L’asile en photos, traces d’une époque révolue

La photo que vous prenez aujourd’hui, dans quelques années, deviendra une véritable capsule temporelle enchâssant les valeurs sociales de cette époque. Peut-être n’en mesurez-vous pas pour le moment toute la portée, mais chose certaine, dans quelques années, elle pourrait bien révéler beaucoup à propos de l’époque de sa saisie. Il importe donc de considérer la lentille de votre caméra comme une lentille sociale. Ce que vous cadrez aujourd’hui, et si ce travail est correctement effectué, se révélera dans le futur comme étant une archive sociologique visuelle indispensable et incontournable.


Et c’est où intervient le photographe canadien Matt Van der Velde. Tirés de son dernier album photos intitulé Abandoned Asylums, les clichés suivants rendent non seulement compte d’un passé pas si lointain où on internait les gens souffrant de maladies mentales, mais que l’on disait aussi à l’époque souffrir de folie. Michel Foucault a bien montré que la folie a tout d’abord été reconnue comme maladie de l’âme, puis avec Freud, comme maladie mentale. Finalement, le statut de fou est passé de celui d’un individu occupant une place socialement acceptée à celui d’un exclu, enfermé et confiné entre quatre murs. Et c’est justement ce confinement que montre le photographe Matt Van der Velde dans son périple à travers toute l’Amérique du Nord où il est allé photographier ces lieux aujourd’hui abandonnés n’attendant que le pic des démolisseurs.


Le travail photographique de Matt Van der Velde ouvre une lucarne sur ces sombres lieux autrefois quasi secrets, isolés de la société auxquels seuls les fous, les médecins, les infirmières et les employés avaient accès. Juste de regarder ces photos donnent froid dans le dos, ne serait-ce que par l’abandon qu’elles suggèrent ou en s’imaginant ce qu’avait pu être la vie des patients de ces établissements. Ces photos sont littéralement une plongée en apnée dans le contrôle social de la folie désormais passée sous le magistère de la maladie mentale. Elles donnent à voir et à ressentir. Elles n’ont rien d’innocent.


Par toute l’objectivité dont la photo est porteuse — enregistrement tangible d’un événement qui s’est produit à un moment ou l’autre dans un contexte social donné —, par toute la subjectivité qui imprègne aussi la photo — invariable reflet du point d’attention de celui qui a tenu la caméra et de ce qu’il voulait saisir et montrer —, l’image constitue inévitablement un ensemble de processus subjectifs complexes encapsulés temporellement dans une forme incroyablement objective, de là tout l’intérêt de la photographie.


Que l’on soit photographe, vidéaste, sociologue, du moment que nous cadrons un endroit, une personne ou un événement, nous rendons compte de certaines réalités sociales. Certains diront que l’efficacité de la photographie réside dans le fait qu’elle n’interprète pas la réalité, qu’elle en rend objectivement compte sans la trahir : ce que l’on voit représente ce qui se voit et ce qui se présente à nous. À l’inverse, la photographie est aussi subjective : est le résultat d’un cadrage, le résultat d’une certaine appréciation de la réalité de la part de celui qui appuie sur le déclencheur. Qu’a-t-il voulu montrer ? Que cherche-t-il à signifier ? Par exemple, dans une manifestation, chaque photographie représentant des policiers chargeant des manifestants est une prise de position à la fois politique et éditoriale. Et encore là, tout dépend de celui qui prend la photo. S’agit-il d’un journaliste professionnel ou travaillant pour un média alternatif, d’un activiste ou d’un agent infiltré déguisé en activiste ? La lentille de nos caméras est définitivement sociologique. Peu importe ce que nous visons, ce que nous cadrons, ce que nous photographions, nous rendons inévitablement compte de réalités sociales complexes. Il suffit de regarder des photos d’une autre époque pour apprécier l’ampleur du phénomène.


© Matt Van der Velde, 2016 / photographies
© Pierre Fraser, Ph.D., 2017 / texte