Le documentaire et l’image comme derniers lieux de la contestation sociale

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Contester. Remettre en cause l’ordre établi. Ne pas se satisfaire de ce qui fait consensus. Exercer son jugement critique. Quels sont les espaces, aujourd’hui, qui permettent de mener une véritable contestation sociale ? Certes, il y en a plusieurs, mais à mon avis, et cet avis n’engage que moi-même, l’image est l’un de ces derniers bastions, qu’elle soit fixe ou animée. Personnellement, j’ai vécu les années 1960 et 1970 où la contestation était la marque de commerce de plusieurs acteurs sociaux. Certes, on me dira que je fais dans la nostalgie. Eh bien, non, je ne fais pas dans la nostalgie. Il n’y qu’à voir à quel point tous ceux qui contestent aujourd’hui l’ordre établi, peu importe la tribune utilisée, se font rapidement remettre à leur place par des légions de trolls. Et les trolls ne sont pas forcément des imbéciles, il y a même dans leurs rangs des universitaires dogmatiques qui cherchent à imposer leur vision du monde. Ne jamais confondre troll avec idiot et imbécile.

L'image et le documentaire comme dernier lieu de la contestation socialeComme le disait si bien Pierre Bourdieu, la sociologie est un sport de combat. Lorsque je constate comment plusieurs de mes collègues sociologues pratiquent la sociologie, bien au chaud dans leur bureau universitaire à compulser des montagnes de données statistiques, force est de constater que nous sommes loin de la sociologie d’Émile Durkheim (affaire Dreyfus), ou du militantisme d’un Marcel Mauss, ou de celle plus contemporaine des sociologues français Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon. Par contre, le travail de mes collègues sociologues, qui analysent des données statistiques, a aussi son utilité, car il ouvre une fenêtre sur des réalités sociales qui ne sauraient autrement accéder à la lumière. De là, le sociologue de terrain, celui pour qui la sociologie est un outil de contestation et de remise en cause des consensus, détient de solides données pour contester à travers le documentaire ou l’analyse photographique.

Le sociologue est avant tout un scientifique engagé. Pierre Bourdieu, encore lui, prônait le « scholarship with commitment », expression rendue en français par le « savoir engagé ». « Par ce terme, Bourdieu désignait une intervention intentionnelle des savants dans le champ politique, c’est-à-dire hors de l’espace académique, sous la forme d’une parole publique d’un nouveau type consistant à produire et à diffuser des connaissances respectant les critères scientifiques et politiquement efficaces. » Comme le souligne Christian Laval, « faire œuvre de science n’a jamais empêché les sociologues classiques d’évaluer les risques et les tensions du monde social. Ils se sentaient, au contraire, convoqués par une même tâche : alerter leurs contemporains sur les dangers, les dérives, les pathologies qui leur paraissaient contenus dans le mouvement historique dans lequel les sociétés modernes étaient engagées. […] Aujourd’hui, si l’on met à part les adeptes les plus fervents du néolibéralisme, on ne peut échapper au constat selon lequel l’intérêt privé − surtout quand il s’identifie à l’accumulation de richesse privée et à la prolifération de signes distinctifs de consommation − ne suffit pas à faire société1. »

Partant de là, rendre compte des réalités sociales à travers l’image, autrement que rendre compte de celles-ci à travers le seul truchement des mots et des statistiques, montre autrement comment les tensions sociales s’exercent, comment le lien social se transforme et se modifie au fil du temps sous les pressions de l’innovation technologique et des diktats politiques. En ce sens, le documentaire est un puissant outil de monstration, de démonstration et d’analyse en ce qui concerne tout ce qui traverse et travaille la société. Le documentaire est aussi un sport de combat, en ce sens qu’il oblige, comme le faisaient Durkheim et Bourdieu, de s’impliquer socialement, de contrer le discours des élites et des puissants.

Dans nos sociétés occidentales faisandées, où la consommation se substitue au lien social, où les gouvernements néolibéraux dépendent, pour leur bon fonctionnement social, tout comme pour leur prospérité, de citoyens qui acceptent en toute connaissance de cause d’adhérer idéalement à tel ou tel type de comportement jugé adéquat, où l’individu doit arriver à trouver le juste équilibre entre consommation et discipline, le documentaire et le reportage photographique trouvent tout naturellement leur place.

« La sociologie actuelle, pour des raisons d’ailleurs complexes, a beaucoup trop délaissé cette ambition contestatrice de la sociologie classique. Elle a eu même parfois tendance à « pactiser » avec le savoir dominant sur le social et avec l’utilitarisme. […] Si la science sociale ne veut pas être engloutie dans la bureaucratisation et la gestion du « social », si elle ne veut pas être une simple annexe de la science économique, il lui faut continuer d’interroger et d’inquiéter le foyer central des mythologies de la société moderne et ses métamorphoses2. »

Voilà pourquoi je réalise des documentaires et que je fais de l’analyse photographique !

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1 Laval, C. (2017 [28 février]), La sociologie contre le néolibéralisme, Sciences Critiques.
2 Idem.

© Pierre Fraser, 2017 / texte