Le documentaire à l’ère des faits alternatifs de Donald Trump

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Le documentaire à l’ère des faits alternatifs de Donald TrumpDepuis le jour de l’élection de Donald Trump, et depuis le moment où il nous a montré à quel point il est capable de tordre la réalité pour la plier à ses lubies, plusieurs documentaristes, tout comme moi, se sont posé la question suivante : « Que faisons-nous maintenant ? » La réponse à cette question existentielle semble dès lors tomber sous le sens : « Nous devons faire des documentaires encore plus politiquement engagés. » En fait, j’espère que plusieurs cinéastes le feront. Pour ma part, je considère que ce dont nous avons pour le moment essentiellement besoin, c’est de rechercher et de défendre la vérité.

Fondamentalement, n’est-ce pas là le but d’un documentaire, montrer ce qui ne fonctionne pas ? Mettre en lumière les mensonges et les vérités que tordent sans vergogne les élites ? J’ai toujours eu la vague impression que je fais des documentaires parce que j’apprécie la vérité. Et cette vérité, je l’aime pour la même raison que j’ai décidé de compléter un doctorat en sociologie à l’âge de 55 ans. J’accorde personnellement une grande importance à la recherche de la vérité et à la poursuite de la connaissance. Par contre, aujourd’hui, je sens que je dois défendre la vérité. Non pas défendre une vérité spécifique, mais bel et bien défendre l’idée même de vérité.

Il y a à peine quelques semaines, cette idée m’aurait semblé tout à fait incongrue. Mais voilà, Donald Trump et ses émules sont en train d’envahir l’espace du discours public. Il y a donc là, en quelque sorte, une obligation morale de contrer par tous les moyens possibles cette guerre totale menée contre la réalité. Lorsque Trump, dans le même souffle, dit qu’il y a eu un attentat terroriste en Suède (ce qui est totalement faux) et qu’il ne cesse de clamer que les grands médias américains ne diffusent que de fausses nouvelles (ce qui est généralement faux), il faut tout de même se dire qu’il y a là une situation sociale qui risque de pourrir.

Nous sommes entrés dans une ère où la post-vérité (faits alternatifs) dénote des circonstances dans lesquelles les faits objectifs sont moins influents dans la formation de l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux croyances personnelles. Et cette façon de faire n’est pas récente ; il n’y a qu’à se rappeler les armes de destruction massive de Saddam Hussein sous la présidence de Georges Bush. Au Canada, il n’y qu’à voir comment le « pacifiste » premier ministre Justin Trudeau autorise encore et toujours la vente de matériel militaire canadien à l’Arabie Saoudite, comment le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, souligne comment, en coupant dans le filet de sécurité sociale, que les citoyens québécois ne s’en porteront que mieux.

Les faits sont des choses observables et prouvables, tandis que les vérités sont des propositions logiques qui citent des faits pour décrire des états de réalité généralement tenus comme tels. Autrement dit, il faut au moins un fait pour construire une vérité, mais il n’est pas nécessaire de disposer de faits pour construire une croyance. Partant de là, on peut avoir une fausse croyance, mais pas une fausse vérité.

Les artistes et les universitaires postmodernistes disent parfois, sans sourciller, qu’il est certainement vrai que la vérité n’existe pas, que tout est relatif en fonction de la personne qui interprète les faits. Certes, ces gens existent, enseignent et publient un peu partout dans les Facultés des Sciences humaines et des Sciences sociales des universités. Souvent déconnectés des réalités sociales qu’ils prétendent décrire, ils ne sont jamais une véritable menace pour l’ensemble de la société, tellement ils ont peu d’emprise sur elle. Par contre, quelqu’un comme un Donald Trump, à la tête du pays le plus puissant de la planète, qui se joue de la vérité en fonction de ses humeurs, qui n’a strictement rien d’un intellectuel postmoderniste, qui a une emprise formelle importante sur la société par le seul fait de ses décisions, est tout simplement dangereux.

À mon avis, les fous ont repris la gestion de l’asile et sont entrés en guerre contre la réalité, menée non pas par des théoriciens postmodernes somme toute inoffensifs, mais par l’État, et cela est vraiment inquiétant. Le président Donald Trump ne crée pas de nouvelles réalités comme l’avaient fait à l’époque Staline, Lénine et Mao, bien au contraire. Il raconte des mensonges apparemment aléatoires, fréquemment inconsistants et souvent ridicules. Il dit ou tweete des choses et nie ensuite ne les avoir jamais dites ou tweetées. Il contredit le fait documenté, puis méprise par la suite toute personne qui en relève les incohérences. Il ment même quand il n’a aucune raison discernable de le faire et se retourne et raconte un autre mensonge qui vient contredire le précédent. Alors que Ronald Reagan et Georges Bush avaient offert à l’Amérique l’illusion de la clarté morale, le président Trump offre désormais au peuple américain une fantasmagorie toujours changeante faite d’impressions sensorielles et d’informations peu fiables, à peine maintenues par un brouillard d’anxiété et d’étonnement.

À mon avis, et cet avis n’engage que moi-même, le documentaire est un outil de prédilection pour être en mesure de faire la différence entre une fiction et un fait, tout comme de faire la différence entre un mensonge et une vérité. Parce que, vraiment, pourquoi ferions-nous autrement des documentaires ?

Et que l’on ne s’y trompe pas. Même si, au Canada et au Québec, nous n’avons rien qui puisse équivaloir à un Donald Trump, il n’y a qu’un pas à franchir pour que des émules se manifestent, d’où l’importance du documentaire qui aura toujours pour mission de montrer la réalité telle qu’elle est sans la déformer. En ce sens, je m’inscris volontiers dans la tradition cinématographique d’un Ken Loach.

© Pierre Fraser, Ph. D., 2017