À quoi ça sert d’avoir un doctorat si on ne peut enseigner à l’Université ?

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À quoi ça sert d'avoir un doctorat si on ne peut enseigner à l'Université ?La plupart des gens qui font des études doctorales pensent que la seule chose qu’ils pourront faire une fois le diplôme obtenu, c’est d’enseigner dans le monde universitaire et d’avoir ainsi une carrière académique confortable avec un chèque de paye garanti jusqu’à la retraite.

Cette pensée magique est propre à plusieurs doctorants, s’imaginant qu’en s’incrustant dans les départements, qu’en acceptant mille et un petits contrats de recherche et de charge de cours, qu’en s’engageant dans un post doctorat pour faire la recherche d’un autre (l’antichambre de la carrière universitaire), ou qu’en s’engageant comme professionnel de recherche, ils finiront par conquérir leur place dans le monde universitaire. C’est un non-sens, c’est faux, et pourtant la majorité des doctorant(e)s pensent ainsi.

Tout d’abord, si on a un Ph.D. en main ou si on est en train de le compléter, on devrait tout de même être assez malin pour savoir qu’au rythme où les universités produisent des docteurs en ceci ou en cela, qu’il sera impossible que le système universitaire puisse tous les absorber. Dès lors, s’il est avéré que la société ne peut offrir un emploi décent à tous ces Ph.D., c’est qu’il y a quelque chose qui ne fonctionne pas dans la société et que certains changements s’imposent.

Pour régler le problème, certains petits rigolos ont suggéré que les universités produisent moins de docteurs en ceci ou en cela. Autrement dit, que la société produise moins de gens très instruits de haut calibre intellectuel. Si on réduit le nombre de docteurs, on se retrouvera inévitablement avec une surabondance de gens détenant une maîtrise. On revient donc au problème d’avoir trop de docteurs, et on se dira alors qu’il faut produire moins de gens qui ont des maîtrises. Toujours dans la même logique, on se retrouvera alors avec une surabondance de gens détenant un baccalauréat, et ainsi de suite jusqu’à avoir trop de gens qui ont diplôme d’études secondaires. Au bout du compte, ne vaut-il mieux pas d’avoir une société d’analphabètes ? Ma conclusion est extrême, mais elle a au moins le mérite de montrer les failles de la logique de réduire le nombre de docteurs.

Aussi paradoxal que la chose puisse paraître, nous devrions vivre dans une société post-pénurie où tous, sans exception, devraient avoir accès à une vie décente et à tout ce qui est nécessaire, matériellement et financièrement parlant, pour y parvenir. En fait, comme il n’y a rien que le complexe industriel ne puisse produire pour satisfaire tous nos besoins, il n’en reste pas moins que les inégalités sociales vont grandissantes, que la mobilité sociale est bloquée et que l’ascenseur social est en panne. Il n’y a qu’à voir comment le secteur économique de notre société ayant connu la plus forte croissance au cours des 10 dernières années est bien celui des banques alimentaires où de plus en plus de gens travaillant au salaire minimum s’approvisionnent…

Quelque chose, quelque part, est cassée dans notre société. Et notre travail, en tant que docteur en ceci ou en cela se traduit par deux types d’action : (i) comprendre ce qui ne va pas ou (ii) corriger ce qui ne va pas, peu importe le champ de compétences de celui qui détient un doctorat.

Pour ma part, en tant que docteur en sociologie, j’ai pris le chemin de comprendre ce qui ne va pas, de le montrer et de l’expliquer à travers la photographie et le documentaire. Comme je n’ai aucune compétence en tant qu’ingénieur, chimiste, biologiste, ou quoi que ce soit de cette nature pour élaborer des choses qui pourraient corriger différents problèmes afin de faciliter et d’améliorer la vie des gens, mon choix était tout tracé.

Lorsque je vois de jeunes finissants au doctorat, peu importe le domaine, ou même des gens plus âgés (comme moi qui a obtenu son doctorat à 59 ans), qui prennent des risques personnels et financiers pour définir eux-mêmes comment ils peuvent contribuer à réparer ce que trois décennies de néolibéralisme ont produit comme inégalités sociales, je ne peux que lever mon chapeau !

Vous avez de fortes compétences intellectuelles, suffit maintenant de les utiliser tout en vous disant que la carrière universitaire et académique est un luxe réservé à quelques happy few !

Ce texte m’a été inspiré par une réflexion de l’astrophysicien Joseph Wang que m’a refilé le collègue Luc Lelièvre.

© Pierre Fraser, 2017