Quand le sociologue investit le monde de l’image

Articles / Éditorial

L’équipe de Photo | Société est formée de trois sociologues et d’un philosophe. Notre philosophe, Georges Vignaux, chercheur retraité du CNRS, est non seulement notre caution sur le plan théorique et scientifique, mais il est aussi en passe de devenir un sage, puisqu’il pratique au quotidien la philosophie ! De nos trois sociologues, deux sont détenteurs d’un doctorat en sociologie, Olivier Bernard et Pierre Fraser, et l’une, Lydia Arsenault, est étudiante à la maîtrise en sociologie.

D’aucuns pourraient être tentés de dire que si ces trois sociologues pratiquent une « science molle », c’est la raison pour laquelle ils n’ont pas d’emploi permanent dans le monde universitaire. D’autres pourraient être tentés de dire qu’il est déprimant d’avoir un doctorat en main et de ne pas être rémunéré à la hauteur de ce diplôme. D’autres pourraient même suggérer à notre collègue Lydia de cesser ses études de maîtrise en sociologie et de faire quelque chose de plus payant de sa vie. D’aucuns pourraient dire qu’avec toutes les possibilités qu’offrent les technologies numériques, le spectre des possibilités de faire de la sociologie s’élargit d’autant. Certes, il est possible de faire toutes ces affirmations, mais voilà, il y a un hic…

À la décharge de tous ceux qui tiennent le discours voulant que les « sciences molles » sont inutiles, voire si peu utiles, j’ai des collègues qui détiennent un doctorat en biologie, en biochimie, en physique, ou même en génétique et qui ont peine à se trouver un emploi décent à la hauteur de leur compétence. Il y en a même un qui a un doctorat en mathématique et qui travaille dans un Subway… Il y a là quelque chose de déprimant.

Permettez-moi de faire une analogie. Tout au cours de la première décennie des années 2000, les médias ont commencé leur longue et lente agonie. Le photojournalisme, une profession autrefois hautement estimée, est devenue, dans la foulée, une profession totalement obsolète. Pourquoi envoyer quelqu’un en photoreportage avec sa caméra, alors qu’il suffit de demander à quiconque dispose d’une caméra de faire les photos requises dans un milieu donné pour un événement donné.

Pour la plupart des grands médias, la photographie est désormais considérée comme du junk food, accaparée qu’elle est par les grands agrégateurs de photos comme le sont Getty Image et Photo Stock. La dévaluation de la valeur de la photographie est intimement liée au recul des journaux imprimés. Le recul des journaux imprimés, quant à lui, est lié à la montée d’Internet. Finalement, la dévaluation du texte est liée à la démocratisation de la vidéo (YouTube). Nous sommes loin des grands photographes du Times et du National Geographic. Malgré ce constat, il ne sert à rien de revenir sur un passé désormais révolu. La majorité des photojournalistes qui travaillaient autrefois pour les médias sont aujourd’hui devenus des travailleurs indépendants et autonomes à qui l’on demande non seulement de faire des photos, mais aussi de faire de la vidéo, du montage, d’utiliser les médias sociaux et de tenir un blogue tout en recevant une rémunération moindre pour en faire plus.

Partant de là, certains technoévangélistes vous diront : « Mais vous n’avez rien compris ! Internet et les réseaux sociaux offrent des possibilités comme jamais auparavant ! » Et ils ont tout à fait raison de le dire, car c’est implacablement vrai. Par contre, ils omettent de préciser une partie de l’équation : cette démocratisation massive de la capacité à produire et diffuser soi-même du contenu ne permet plus de payer les factures à la fin du mois. Autrement dit, il est pratiquement impossible, aujourd’hui, de vivre de son métier de photographe ou de journaliste, donc il vaut mieux se diversifier. De plus, comme tous sont potentiellement photographes avec leurs téléphones intelligents, cela veut-il dire pour autant que tous produiront d’excellentes photographies ? Toujours dans le même ordre d’idées, est-ce parce que tous disposent du traitement de texte Microsoft Word, que tous sont des Victor Hugo en puissance ?

Et c’est là où les sociologues que nous sommes ont décidé d’inverser le processus. Nous avons décidé de combiner la pratique de la photographie et du documentaire à notre pratique sociologique. Nous devenons ainsi des sociologues de terrain et de l’image, c’est-à-dire que nous documentons les réalités sociales autrement que par les seuls mots et les seules statistiques ; c’est ce qu’on appelle de la sociologie visuelle. Mieux encore, non seulement sommes-nous en train de créer un nouveau type d’emploi en sociologie, mais nous avons créé une niche que personne n’avait exploité jusqu’ici, à savoir la création d’un magazine de qualité et de haut tenue portant sur la mise en images de la société pour expliquer ce qui la travaille et la constitue, riche en contenus, solidement documenté et appuyé par un comité scientifique.

Certes, nous avons beaucoup de chemin à faire pour vivre de notre pratique en tant que sociologues à travers Photo | Société, mais nous avons la ferme conviction qu’il est possible d’y arriver, sans que ce soit pour autant une certitude.

pierre-fraser-sociocineaste-site© Pierre Fraser, Ph. D., 2016
Éditeur en chef, Photo | Société