La ville et sa représentation visuelle

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L’environnement urbain est conçu de façon à livrer des messages visuels spécifiques, ne serait-ce que par la signalisation, la densité des rues, l’architecture, la présence ou non de parcs urbains, de trottoirs, de lampadaires, de pistes cyclables, de transport collectif, etc. Autrement dit, l’environnement urbain est truffé d’un ensemble de repères visuels qui créent ainsi des parcours délimités par un territoire à la fois géographique et social.

→ Cet article est initialement paru dans Photo | Société, vol. 2, n° 1

La ville et sa représentation visuelleLe monde qui est vu, photographié, dessiné ou autrement représenté sous une quelconque forme visuelle, est différent du monde qui est représenté par les mots et les nombres. Conséquemment, la sociologie visuelle mène à une nouvelle compréhension de celui-ci, par le simple fait qu’elle connecte à des réalités différentes insaisissables par la recherche empirique. Le monde derrière les statistiques existe bel et bien (tous ces gens qui ont coché une case d’un questionnaire à un moment ou l’autre de leur vie), mais le monde des nombres est une réalité abstraite tout en étant celle qui est la plus acceptée et reconnue dans la recherche en sciences sociales.

Représentation visuelle
Le monde qui est vu, photographié, filmé, peint ou virtuellement reproduit, existe aussi sous une forme complexe et problématique, mais n’est pas pour autant moins adapté à l’étude sociologique que le monde derrière les nombres.

Par exemple, dans un quartier central, certains repères visuels sont plus présents que dans d’autres quartiers : graffitis ; personnes défavorisées ; bâtiments délabrés ou abandonnés ; stationnements de surface après démolition d’un bâtiment ; carreaux cassés ; patrouilles policières plus fréquentes ; intersections achalandées ; itinérants ; etc. Dans un quartier de banlieue nord-américaine, c’est la présence d’autres repères visuels qui fonctionnent : rues larges bordées d’arbres ; maisons individuelles ; pas de graffitis ; pas de personnes défavorisées ; pas de carreaux cassés ; pas de bâtiments délabrés ; parcs urbains ; etc. Ce sont tous là des codes facilement lisibles qui révèlent un environnement symbolique consciemment élaboré et qui décrivent un statut social.

La ville et sa représentation visuelleReprésenter visuellement la ville est à la fois complexe et compliqué. Complexe, dans le sens où cette représentation visuelle dépend de la configuration du territoire et de sa richesse visuelle ou non. Compliqué, dans le sens où voir est tributaire de la position sociale de celui qui voit : histoire personnelle, sexe, âge, ethnicité, instruction et une multitude d’autres facteurs qui conduisent une personne à interpréter le message ou le discours véhiculé par une image à partir d’un angle de vue particulier, sans compter que cette construction de sens acquiert des significations successives au fur et à mesure qu’elle est interprétée par différentes personnes. La question qui se pose, et elle se pose impérativement pour le sociologue qui veut faire de la sociologie visuelle, sur quoi est-il possible de s’appuyer pour montrer, par exemple, la stratification sociale qui prévaut dans une ville ?

© Pierre Fraser, Ph. D., 2016
Éditeur en chef, Photo | Société