À Londres, chassez les démunis et les improductifs (Patrick Schumacher)

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L’architecte britannique Patrick Schumacher, lors du World Architecture Festival de Berlin de 2017, a proposé une solution radicale quant à la crise du logement qui sévit présentement à Londres : se débarrasser des règlements municipaux qui régulent le logement, privatiser tout l’espace public et démolir tous les logements sociaux.

L’architecte a présenté un plan concernant ce qu’il ferait s’il était élu maire de Londres, à savoir rendre plus efficace et plus attrayante l’offre de logements pour tous les promoteurs immobiliers. Essentiellement, Schumacher en appelle au fait de cesser de démoniser les gens qui désirent investir dans la City. Selon lui, l’embourgeoisement et la gentrification des quartiers défavorisés est une solution incontournable pour revitaliser la ville, tout comme l’investissement immobilier étranger, même si les propriétaires n’occupent que rarement leurs logements. À son avis, « le logement à prix modique accessible pour tous ne peut être assuré que par un processus librement autorégulé dans lequel la ville n’intervient pas. »

Toujours selon Schumacher, la vraie tragédie immobilière que vit actuellement Londres a tout à voir avec le fait que les locataires de logements sociaux détiennent des droits sur des propriétés précieuses du centre-ville, sans compter que ces propriétés ont bénéficié, à une certaine époque, de subventions publiques, ce qui les disqualifierait de facto d’un droit de propriété.

© Evening Standard, 2017

Dans le même souffle, Schumacher a poursuivi en clamant qu’« il est tout à fait justifié que ce soit le tour de quelqu’un d’autre de jouir d’un emplacement aussi bien situé et qui a un aussi fort potentiel immobilier, surtout si ce quelqu’un est un individu productif de la société. »

L’architecte a également lancé une attaque en règle contre les règlements gouvernementaux, qui, selon lui, étouffent la créativité et le progrès. Il a de plus appelé à la suppression de toutes les prescriptions relatives à l’utilisation des terrains et à l’abolition des normes en matière de logement afin de faciliter la tâche des promoteurs immobiliers. D’ailleurs, « toutes les tentatives bureaucratiques visant à réguler l’environnement bâti à travers des plans de planification urbaine sont pragmatiquement et intellectuellement en faillite », tout en affirmant que les normes relatives au logement « nous privent d’opportunités d’affaires intéressantes ».

Schumacher en a également rajouté en disant qu’il fallait privatiser toutes les rues, les espaces publics et les parcs, voire même des quartiers entiers, sans oublier Hyde Park qui pourrait devenir une toute nouvelle ville à l’intérieur même de la ville. D’ailleurs, comme l’a souligné Schumacher, « Combien êtes-vous réellement à utiliser Hyde Park ? »

Au final, le discours de Schumacher est-il pour autant si caractéristique du discours propre à la revitalisation, l’embourgeoisement et la gentrification des quartiers que l’on retrouve dans plusieurs villes à travers le monde ? En fait, oui, car il faudrait évacuer ces démunis et ces improductifs qui empêchent les promoteurs immobiliers de faire de bonnes affaires. Certes, on peut supposer que Schumacher a délibérément fait de la provocation en affirmant qu’il fallait privatiser toutes les rues, les espaces publics et les parcs, voire même des quartiers entiers, mais il n’en reste pas moins que ses affirmations trahissent une tendance qui s’est installée depuis une dizaine d’années : il n’est pas bon de montrer les improductifs de la société. Pour résumer, Schumacher désire plus que tout de laisser le marché s’autoréguler afin de placer le profit avant l’équité et l’égalité sociales, ce qui ferait ainsi de lui le « Trump de l’architecture ».

Comme le souligne la sociologue Lydia Arsenault, « il a un peu raison lorsqu’il dit que de cesser de réguler l’habitation et le développement mènerait potentiellement à une diminution des prix du logement. Là où il est vicieux dans son approche, c’est qu’il ne dit pas que ça se ferait après une longue période d’exclusion, de déportation sociale, de hausse des prix, etc. Ce n’est qu’une fois que le quartier aura entièrement été reconstruit et que l’effet de nouveauté qu’il présentera sera tombé que les prix commenceront, eux aussi, à diminuer. Pendant ce temps, chez les moins bien nantis… » Pour rappel, je suggère au lecteur de lire cet article de Lydia Arsenault à propos de la gentrification du quartier St-Roch de la ville de Québec pour approfondit le sujet.