Goûter, un plaisir sensoriel intense

La nourriture est l’une des expériences multi-sensorielles les plus riches. Elle définit non seulement notre santé et notre bien-être, mais aussi notre relation avec les autres.

Comme l’a bien démontré Claude Fischler dans son livre L’Homnivore, le fait de s’alimenter est tout d’abord d’ordre biologique, mais il est aussi et surtout une construction sociale, dans le sens où les façons de s’alimenter engagent à la fois les individus et les institutions, sans compter que les manières de s’alimenter diffèrent d’une société à l’autre. En effet, les Français ne mangent pas comme les Américains, ni les Italiens comme les Japonais. Par contre, il reste un fait indéniable, selon Michel Fabian : « La nourriture est l’une des expériences multi-sensorielles les plus riches. Elle définit non seulement notre santé et notre bien-être, mais aussi notre relation avec les autres. […] Certaines de nos expériences culinaires les plus délicieuses et mémorables nous viennent souvent du fait de manger sans utiliser d’ustensiles. […] Manger avec nos mains nues, sucer nos doigts, ou même lécher une assiette sont des comportements tout à fait naturels. » Il suffit de regarder manger les très jeunes enfants avec leurs mains pour s’en convaincre, tellement ils prennent plaisir à manipuler la nourriture !

Partant de là, le designer Michel Fabian, dans un contexte social ou utiliser ses doigts pour manger est négativement connoté au regard de la norme sociale dominante, a décidé de créer une cuillère qui permettrait de recréer cette expérience hautement sensorielle qu’est celle de se lécher les doigts. C’est ainsi que la cuillère Goûte — renvoie au verbe goûter et à la forme de la goutte — est née. Épousant la forme d’un doigt humain mince et élancé, elle est essentiellement conçue pour manger des aliments onctueux et crémeux, un peu comme la cuillère à miel. Comme le souligne Fabian, Goûte redonne l’expérience du plaisir de manger avec ses doigts, car elle donne l’impression de ne pas utiliser l’un de ces ustensiles que nous impose la norme sociale. Soulignons ici la rapport à la digression par rapport à la norme ambiante, ce qui n’est pas à négliger.

Lors d’une expérience menée par le Laboratoire interdisciplinaire de l’Université d’Oxford, les gens ayant utilisé Goûte ont dit qu’il y avait une valeur ajoutée à utiliser ce nouveau type d’ustensile, dans le sens où elle aurait contribué à augmenté de 40% la valeur perçue de l’aliment ingéré. Pour Fabian, « étant donné que les ustensiles conventionnels sont une technologie que nous mettons en bouche tous les jours, et qu’elle n’est actuellement conçue qu’à des fins fonctionnelles, nous voulons offrir des ustensiles qui enrichissent le plaisir sensuel de manger. »

D’un point de vue strictement sociologique, les propos de Fabian nous ramène à certains concepts incontournables. Premièrement, la façon de manger est extrêmement codifiée, peu importe la société dans laquelle on vit. Deuxièmement, en Occident, les grandes cours impériales du XVIIIe siècle ont non seulement évacué le fait de manger avec ses mains, qu’elles ont dès lors considéré comme un geste de non raffinement et de manque de culture, mais elles ont imposé la coutellerie où chaque ustensile a une fonction qui lui est propre.Troisièmement, Michel Fabian dit vouloir briser l’aspect strictement fonctionnel ds ustensiles, mais il oublie que tout design a avant tout une finalité fonctionnelle et que son aspect visuel rend tout simplement son utilisation plus simple ou complexe selon le cas. Quatrièmement, comme les ustensiles auraient ainsi évacué le plaisir sensoriel intense de manger avec ses doigts, tout le paradoxe de la cuillère Goûte tient dans le fait qu’il faille créer un ustensile qui ne rappelle pas un ustensile conventionnel, mais qui reste tout de même un ustensile. Autrement dit, l’adulte, ne peut pas, comme l’enfant, manger avec ses doigts, car ce serait socialement inacceptable, mais peut redécouvrir ce plaisir avec un ustensile. Au bout du compte, Goûte perpétue la norme sociale qui consiste à ne pas manger avec ses doigts.