Revitalisation et embourgeoisement, lieux de confrontations sociales

La version intégrale de cet article de Lydia Arsenault est
disponible ici dans le numéro Photo | Société, vol. 1, n° 2.

st-roch-04L’histoire du quartier St-Roch de la ville de Québec nous laisse entrevoir qu’à différents moments du développement commercial du quartier, les résidents ont généralement été laissés pour compte. Cette exclusion a fait en sorte de créer un écart entre les repères visuels observables chez ceux qui habitent les rues adjacentes à la rue St-Joseph et ceux qui constituent le parcours visuel typique des visiteurs du Nouvo St-Roch. Alors que les autorités municipales impliquées dans la revitalisation du quartier St-Roch parlaient de « rénovation urbaine » plutôt que d’« embourgeoisement », ou de « gentrification », qui sont des termes nettement plus négatifs, la dynamique actuelle du quartier ne laisse aucun doute quant aux conditions de vie de ceux qui habitent majoritairement St-Roch.

Le quartier n’a pas été revitalisé ; il a surtout été témoin du déchirement de son tissu social au profit des promoteurs immobiliers et des boutiques de luxe. François Gosselin-Couillard, concepteur et recherchiste pour le blogue St-Roch : Une histoire populaire, s’exprime en ces mots sur la question : « La rénovation urbaine » est une série de démolitions, d’expropriations et de dilapidation des fonds publics ayant fait de Québec la ville qu’elle est aujourd’hui. […] Ce sont les gens qui firent les frais de la rénovation. Les promoteurs promirent des logements neufs. Les logements furent rasés et leurs habitants parqués dans des HLM. Les marchands promirent la prospérité économique. Les gains se firent au profit d’une minorité9. » Ce qu’on observe aujourd’hui dans ce seul quartier, ce sont deux mondes coexistant en opposition constante. L’un s’appelle toujours St-Roch et traîne le lourd passé du quartier dans sa besace. L’autre tente à la fois de faire revivre la gloire passée de l’artère Saint-Joseph tout en se démarquant de son histoire populaire par son appellation beau chic bon genre Nouvo St-Roch.

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Le cliché qui suit ce paragraphe a été réalisé  le jeudi 12 mai 2016 aux alentours de 19h45 devant la boutique EQ3 ayant pignon sur la rue Saint-Joseph entre les rues Monseigneur-Gauvreault et Saint-Dominique. L’homme sur la photo est un itinérant bien connu des habitués du quartier. Certains y font même référence en l’appelant Tyrion St-Roch en raison de sa physionomie qui rappelle celle du personnage de la série Game of Thrones. Alors que je marchais sur le trottoir à la recherche de repères visuels permettant de rendre compte du standing des boutiques du Nouvo St-Roch, je l’ai vu venir dans ma direction. Ses vêtements contrastaient particulièrement avec le parcours visuel créé par les boutiques haut de gamme. D’une part, son manteau d’hiver élimé, ses chaussures usées, et son lourd sac à dos étaient en totale opposition avec la température du moment. D’autre part, sa démarche rapide laissait croire qu’il était pressé de se rendre à un endroit qui m’était inconnu. Pour bien saisir la situation sociale contrastée qui allait se présenter, j’ai pris la décision de changer de trottoir pour mieux le photographier, au moment même où il passerait devant la boutique d’ameublement EQ3 qui s’adresse à une clientèle « gros budget ». Le cliché présente divers contrastes entre des repères visuels tous aussi intéressants les uns que les autres. À première vue, on remarque, grâce à une généreuse fenestration, que la boutique est vaste et très éclairée. Si l’itinérant semble être au mauvais endroit lorsqu’il passe devant la boutique, c’est qu’il ne fait pas partie de la clientèle que le commerçant souhaite attirer. Par exemple, on retrouve à divers endroits de la photo l’écriteau « Rajeunissez votre espace », comme s’il s’agissait d’une boutade adressée au passant nain, alors que l’itinérance se caractérise par le fait de n’avoir aucun espace à soi. Autre fait intéressant, la promotion en cours cette semaine-là concernait des tables en bois très tendance. Pour 799 $ (ou plus), l’acheteur peut assortir le piétement et le dessus de table de son choix : un prix si élevé qu’il dépasse probablement le revenu annuel de l’itinérant photographié.

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© Lydia Arsenault, 2017

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