La puissance sociale d’une photo

Articles / Focus

C’est ce que sont nos caméras, des lentilles sociologiques. Que l’on soit photographe, vidéaste, sociologue ou, peu importe, du moment que nous cadrons un endroit, une personne ou un événement, nous rendons compte de certaines réalités sociales. Certains diront que la beauté de la photographie réside dans le fait qu’elle n’interprète pas la réalité, qu’elle en rend objectivement compte sans la trahir : ce que l’on voit représente ce qui se voit et ce qui se présente à nous. À l’inverse, la photographie est aussi subjective : est le résultat d’un cadrage, le résultat d’une certaine appréciation de la réalité de la part de celui qui appuie sur le déclencheur. Qu’a-t-il voulu montrer ? Que cherche-t-il à signifier ? Par exemple, dans une manifestation, chaque photographie représentant des policiers chargeant des manifestants est une prise de position à la fois politique et éditoriale. Et encore là, tout dépend de celui qui prend la photo. S’agit-il d’un journaliste professionnel ou travaillant pour un média alternatif, d’un activiste ou d’un agent infiltré déguisé en activiste ? La lentille de nos caméras est définitivement sociologique. Peu importe ce que nous visons, ce que nous cadrons, ce que nous photographions, nous rendons inévitablement compte de réalités sociales complexes. Il suffit de regarder des photos d’une autre époque pour apprécier l’ampleur du phénomène.

1950-01Par exemple, la société canadienne-française, du début du XXe siècle jusqu’à la fin des années 1960, a été particulièrement moulée par l’influence de la religion catholique. La prière du soir en famille, comme le soulignait l’Archidiocèse de Québec en 1886, est « une sainte pratique, qui jadis était en grand honneur et que les familles vraiment chrétiennes ont encore retenue. Il faudrait que toutes nos paroisses revinssent à cet usage si pieux, si salutaire, qui sanctifie le foyer domestique et transforme chaque maison en un sanctuaire béni de Dieu1. » La prière du soir, pour plusieurs catholiques, était « une espèce de repos et d’attendrissement2. » En ce sens, chaque photo est particulièrement révélatrice de la culture d’une époque donnée, de sa mode, des objets d’utilisation courante, des moyens de transport, des croyances religieuses, de la situation économique, du développement technologique, etc. Je vous convie à analyser attentivement la photo de la page suivante. Au-delà des valeurs religieuses de cette époque, cette photo marque aussi une transition vers de nouvelles valeurs sociales par la seule présence du tourne-disque, des jeunes filles et des garçons présents dans la pièce. C’est tout un changement de perspective musicale et sociale que ce tourne-disque représente : le rock and roll, dans toutes ces déclinaisons possibles, annonce une révolution des mœurs et de profondes remises en question sociales. Dans quelques années, sur ce tourne-disque, tourneront peut-être Elvis Presley, les Beatles et les Rolling Stones. Peut-être sera-t-il aussi témoin de la montée de la musique psychédélique avec Jimmy Hendrix, Janis Joplin, Pink Floyd et bien d’autres. Qui sait ? Mais chose certaine, le tourne-disque, à lui seul, signale qu’il n’est pas qu’une technologie socialement neutre. D’ailleurs, aucune technologie ou technique n’est socialement neutre. Par toute l’objectivité dont la photo est porteuse — enregistrement tangible d’un événement qui s’est produit à un moment ou l’autre dans un contexte social donné —, par toute la subjectivité qui imprègne aussi la photo — invariable reflet du point d’attention de celui qui a tenu la caméra et de ce qu’il voulait saisir et montrer —, l’image constitue inévitablement un ensemble de processus subjectifs complexes encapsulés temporellement dans une forme incroyablement objective, de là tout l’intérêt de la lentille sociale.

La photo que vous prenez aujourd’hui, dans quelques années, deviendra une véritable capsule temporelle enchâssant les valeurs sociales d’une époque donnée. Peut-être, n’en mesurez-vous pas pour le moment toute la portée, mais chose certaine, dans quelques années, elle pourrait bien révéler beaucoup à propos de l’époque de sa saisie. Il importe donc de considérer la lentille de votre caméra comme une lentille sociale. Ce que vous cadrez aujourd’hui, et si ce travail est correctement effectué, se révélera dans le futur comme étant une archive sociologique visuelle indispensable et incontournable. Là est la mission de Photo | Société, rendre compte des réalités sociales d’une époque donnée à travers l’image, fixe ou animée.

Le magazine « Photo | Société » vous invite donc à transformer votre lentille en une lentille sociologique et à rendre compte, à travers l’image, des réalités sociales de votre époque. Si vous désirez nous soumettre l’un de vos reportages ou articles, dites-vous que ce magazine en est un qui fonctionne sous la formule « révision par les pairs », c’est-à-dire que chaque article est soumis à un comité de rédaction qui en évalue la rigueur et la pertinence. Comme il s’agit également d’un magazine à but non lucratif, personne n’est rémunéré pour les articles soumis. Par contre, chaque auteur conserve sa propriété intellectuelle tant pour ses textes que ses photos, ce qui lui permet de les diffuser ailleurs s’il le désire.

© Pierre Fraser, 2017

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s