L’homme libre, non au divin

Articles / Arrêt sur image

Cet article de Mariane Lépine est initialement paru dans Photo | Société, vol. 1, n° 2

La rue St-Jean du Vieux-Québec est un carrefour où se rencontre une impressionnante diversité d’individus fréquentant le quartier pour toutes sortes de raisons. D’est en ouest, son panorama dépeint plusieurs strates sociales dans un environnement offrant un large éventail de commerces et de services. La portion est, délimitée par la Côte de la Fabrique, est nettement plus fréquentée à cause de ses attraits touristiques. En effet, on y retrouve des bâtiments plus imposants et des boutiques plus luxueuses s’adressant à un public aisé. Cette photographie a été prise mardi 31 mai 2016 en début d’après-midi, lors de l’une des premières chaudes journées ensoleillées à l’intersection des rues St-Jean et Côte de la Fabrique. Plus précisément, la dame se tenait entre un magasin de souvenirs, une bijouterie et un pub irlandais, les travailleurs et les touristes se côtoyaient dans un environnement propice à l’apéro.

mariane-01À notre avis, cette photographie constitue une situation sociale contrastée, puisque la femme brise toute norme sociale à l’heure de pointe dans un quartier touristique incontournable. Lors de mon passage, la dame descendait la Côte de la Fabrique en direction de sa destination finale, l’intersection avec la rue St-Jean. En fait, cette dame tentait de partager sa vision du monde et du rôle des hommes en faisant la promotion de l’athéisme. La femme gagnait l’attention des passants non seulement par son attitude et son accoutrement, mais aussi par la symbolique de son message. Elle criait haut et fort : « L’Homme libre, non au Divin ! » tout en levant fièrement son affiche. Lorsqu’elle a remarqué qu’elle piquait ma curiosité, elle est venue vers moi et a commencé à me réciter un texte qu’elle connaissait sur le bout des doigts avec un ton extrêmement théâtral et dans un vocabulaire très soutenu, à la manière d’une actrice. Sa performance, dramatique, rappelant un sermon évangélique, claironnait l’absence de toute présence divine dans l’univers et la maîtrise absolue de l’homme sur son destin. Puisque son discours semblait infini, je l’ai finalement interrompue pour en savoir plus sur ses motivations. Elle est alors complètement sortie de son personnage et a pris une intonation « normale » pour me répondre. La dame se présente comme une poétesse de rue engagée à temps partiel écrivant sur divers sujets.

mariane-02Lors de notre conversation, un automobiliste a ouvert sa fenêtre pour injurier la vieille femme. Elle suscitait chez les passants des réactions dépréciatives ou d’indifférence. Sa présence peut être traduite à travers de multiples symboliques. Il est tout d’abord pertinent de cibler les repères visuels dont elle est ornée. Les couleurs de son costume et son affiche interpellent systématiquement l’œil. De l’Antiquité jusqu’au Moyen Âge, la couleur rouge a souvent servi pour représenter des armoiries, le noir correspondait au tissu souillé et le blanc était associé à la pureté. On voit donc que la femme, vêtue de blanc, a choisi le rouge pour représenter le crucifix et l’a rayé d’un signe d’interdiction noir. La tunique qu’elle porte rappelle le vêtement usuel des hommes de la Rome antique, mais il peut aussi être associé à la chasuble des prêtres. Ce vêtement sacerdotal, normalement embelli de précieux ornements, est ici marqué d’une symbolique opposée à sa fonction originelle. De plus, l’affiche qu’elle tient appelle au sérieux proposé, car l’écriture blanche et rouge sur fond noir crée un important contraste. Le titre « L’HOMME LIBRE » introduit l’idée maîtresse de son discours, selon lequel l’homme, seul être puissant dans l’univers, doit se libérer de toute aliénation religieuse, tous dieux confondus. L’autre côté de l’affiche suit la même trame stylistique et porte l’inscription « DIVINS » complètement biffée par un « X ». On comprend donc que l’accoutrement de la dame est une antithèse en soi, puisque tous les repères visuels qu’il présente sont en totale opposition avec les vêtements sacerdotaux. Il est intéressant de remarquer que la dame semble adapter son message à l’environnement où elle le livre, c’est-à-dire qu’elle renie l’existence de toutes les religions, car elle nomme dans son discours les noms de plusieurs dieux au même titre que celui de Jésus-Christ.

L’envers de son affiche indique le mot « DIVINS » au pluriel, ce qui insinue aussi que son message porte sur l’ensemble des cultes. Manifestant dans une ville aux croyances relativement homogènes, dont l’histoire est fondée sur une solide base catholique, elle choisit quand même de véhiculer son message en utilisant des repères visuels associés au culte de la majorité. À partir de là, on peut analyser la fonction sociale de la femme sous différents angles, car sa façon de porter le message se réalise à la fois par son habillement et par le type de discours utilisé, celui de la poésie. En effet, le fait qu’elle présente son discours à travers une forme poétique complexifie d’autant l’analyse. Jacques Pelletier, professeur de littérature à l’Université du Québec à Montréal, disait que la poésie est « langage [social] spécialisé, travail d’exploration et de recherche à partir des mots communs de la tribu détournés de leur usage courant, destiné généralement à un public restreint et privilégié de « connaisseurs », [où] le texte poétique apparaît affecté le plus souvent d’une aura singulière, d’un coefficient d’ineffabilité qui lui permettrait d’échapper en quelque sorte aux déterminations sociales qui régissent la langue et par suite à l’analyse tant de sa genèse concrète, matérielle, que de son usage, son rôle dans le monde réel des hommes et de l’histoire1. » C’est pourquoi le seul constat net que l’on puisse tirer par rapport à l’utilisation de la poésie par la dame serait que celle-ci maîtrise l’usage d’un vocabulaire soutenu et cultivé, ce qui lui confère une certaine crédibilité malgré l’extravagance de son allure.

Que cette femme ait décidé de livrer son message dans la rue Côte de la Fabrique n’est pas anodin, car on y retrouve le siège de l’Archidiocèse de l’Église catholique de Québec. D’ailleurs, tout au sommet de cette côte, se trouve à la fois la basilique-cathédrale Notre-Dame-de-Québec et le Petit Séminaire, une institution vieille de plus de 350 ans fondée par Monseigneur de Laval. Classée monument historique depuis 1966, la basilique-cathédrale est aussi l’église de la plus vieille paroisse d’Amérique du Nord. Non seulement est-elle aménagée de façon à accueillir des milliers de touristes par années, mais elle est aussi un lieu privilégié du tourisme religieux avec sa porte sainte offerte par le Vatican. Symbole des passages de la vie, cette porte sainte attire particulièrement les touristes religieux en cette année 2016 décrétée Année de la miséricorde par le pape François.

Placée au bas de la côte, la poétesse de rue n’a donc pas choisi son emplacement au hasard, car elle représente un net contraste social avec le parcours visuel qui l’environne. En effet, les monuments et les commerces de ce parcours visuel s’inscrivent dans un territoire visuel où la dame détonne manifestement, puisqu’elle brise la continuité du style touristique, historique et religieux du quartier. Finalement, par ses déclamations dans un style soutenu, par son habillement et par son attitude, elle est en porte à faux avec les repères visuels sociaux de cette portion du Vieux-Québec.

© Mariane Lépine, 2017

__________
1 Pelletier, J. (1993), « La fonction sociale de la poésie », Voix et Images, vol. 19, no°1, p. 188-197.

 

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