L’image versus les mots et les nombres

Articles / Focus

La sociologie s’est tout d’abord construite comme une discipline de mots ou de lettres, sous la forme d’argumentations écrites formulées dans une langue naturelle et plus ou moins associée à des données chiffrées à la formalisation permise par le langage mathématique.

Dans un contexte où l’image est de plus en plus présente, où tous peuvent, munis d’un téléphone intelligent, produire des images, où les médias sociaux utilisent abondamment l’image, la sociologie est de plus en plus encline à mobiliser également des images, soit comme objet d’étude, soit comme outil de recherche, soit comme médium de communication et d’échanges scientifiques autour de résultats. Des chiffres et des lettres, mais aussi des images, fixes ou animées, voilà les matériaux avec lesquels les sociologues rendent compte du monde social1. L’objectif de ce cours est triple : enseigner, pratiquer et promouvoir le recours aux images, fixes ou animées, en tant que méthode de recherche en sociologie, et de manière plus large, en sciences sociales (rendre compte des réalités sociales), en communication (l’interprétation sociale de l’image), et en géographie (repères visuels qui inscrivent à la fois des parcours et des territoires sociaux et géographiques).

Pour certains, « l’image se révèle comme un signe distinctif de la postmodernité et s’insère dans le discours méthodologique des sciences sociales avec l’entrée en scène de la sociologie visuelle2. » L’image est-elle vraiment un signe distinctif de la postmodernité ? Rien n’est moins certain. En fait, la photographie est apparue au milieu du XIXe siècle, et s’est rapidement implantée comme outil d’analyse de la société. À titre d’exemple, le projet Pictures of East Anglian Life3 du photographe britannique Peter Henry Emerson (1856-1936), en 1880, dans un contexte d’émergence de la classe moyenne, des cadres, des bureaucrates et des employés salariés, s’inscrit déjà comme outil d’analyse sociologique.

▼ Towing the Reeds
(© Peter H. Emerson, 1885)
Emerson-PH-05
Certes, Emerson se considérait avant tout comme un photographe artistique, mais comme le souligne Douglas Harper, il fut bel et bien le premier à pratiquer la sociologie visuelle4, alors que ses photographies rendaient bel et bien compte d’une réalité sociale concrète. Certes, il semble parfois nécessaire d’accoler une étiquette à une discipline ou une méthode pour bien la différencier et bien la positionner par rapport à d’autres pratiques, mais le point de vue avancé ici est différent et positionne la sociologie visuelle comme une pratique sociologique à part entière qui s’inscrit dans l’ensemble de toutes les autres pratiques sociologiques. Voilà sa fonction première et sa finalité.

▼ Coming Home from the Marshes
(© Peter H. Emerson, 1886)
Emerson-PH-01
Au-delà des débats sur le positionnement de la sociologie visuelle, la présente démarche tentera non seulement d’en explorer les méthodes et les pratiques, mais tentera aussi d’en formaliser un cadre théorique à travers les notions de repères, de parcours et de territoires.

▼ Setting the Bow-Net
(© Peter H. Emerson, 1886)
Emerson-PH-02
En ce sens, la sociologie visuelle n’est différente d’aucune autre pratique sociologique quantitative ou qualitative, à savoir la description, la recherche des contextes et l’interprétation. Conséquemment, nul besoin de la catégoriser, même si la tentation est grande, car « L’utilisation de l’image comme outil de recherche aide [avant tout] le chercheur à comprendre mieux le monde social et permet une représentation plus ample de la réalité sociale5. »

▼ L’homme qui quémande un repas
L’ homme debout, avec son chien couché à ses pieds, a attendu plus de 5 minutes que l’homme assis à la table daigne lui offrir un repas.
homme-chien-1 : © Pierre Fraser, 2015
La sociologie visuelle n’est donc pas que dédiée au sociologue, mais intéressera au plus haut point le journaliste ou le spécialiste des communications dans sa capacité à analyser sociologiquement l’image, fixe ou animée, d’en dégager les signes distinctifs qui renvoient à certaines réalités sociales, ou le géographe qui saura inscrire des réalités sociales dans un territoire géographiquement délimité à travers des repères, des parcours et des territoires.

Finalement, il se pourrait bien que la sociologie visuelle puisse contribuer à démonter et déconstruire des oppositions bien ancrées en sociologie et pourtant vides de sens : écrit vs image ; quantitatif vs qualitatif. De plus, confronté à un monde de plus en fondé sur l’image et ce qu’elle représente comme véhicule symbolique et représentation sociale, la sociologie visuelle ne peut que prendre sa place et s’affirmer comme pratique qualitative à part entière.

© Pierre Fraser (Ph. D.), 2015 (texte et photos — excepté photos P. H. Emerson —, tous droits de reproduction réservés)

Articles / Focus
____________________
1 Chauvin, P. M., Reix, F. (2015), « Sociologies visuelles. Histoire et pistes de recherche », L’Année sociologique, vol. 65, n° 1, p. 17-41.
2 Idem., p. 33.
3 Région du Royaume-Uni dont l’économie, basée sur la laine et le textile, fut l’une des plus riches régions du pays jusqu’à la Révolution industrielle.
4 Harper, D. (2012), Visual Sociology, New York : Routledge, p. 22.
5 Idem.

 

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