Du salariat au précariat

Certaines personnes m’ont vivement critiqué à propos de la prise de position que j’effectue dans ce documentaire en ce qui concerne la précarité, surtout sur le choix de certaines séquences montrant des personnes démunies et sans domicile fixe. En fait, si vous voyez des personnes démunies et sans domicile fixe dans ce documentaire, c’est qu’elles sont là pour rappeler à chacun d’entre nous, que l’ascenseur social est en panne et que la rue se trouve toujours près du rez-de-chaussée, là où s’arrête l’ascenseur…

Lorsque le président de la CSN (Jacques Létourneau) et la présidente de la CSQ (Louise Chabot) nous décrivent en quoi consiste réellement la précarité, leur point de vue sur la chose est plus qu’important, car ils sont en contact direct avec cette réalité sociale qu’est celle du marché du travail et des mutations qu’il subit. Lorsque Lydia Arsenault et Isabelle Couture, des citoyennes comme vous et moi, nous disent comment elles sont affectées par cette transformation du marché du travail et comment elles en vivent les impacts, il est difficile de remettre en question leurs propos. De plus, lorsque Mircea Vultur (IRNS) et Madeleine Gauthier (IRNS), nous présentent objectivement le phénomène de la précarité à partir de leurs travaux de recherche afin d’équilibrer les propos des autres intervenants, j’ai l’impression d’avoir rempli mon rôle de documentariste.

Malgré toutes les définitions sociologiques que l’on pourrait proposer à propos de la précarité, il n’en reste pas moins qu’il y a actuellement le passage effectif d’une société de travailleurs salariés à une société de travailleurs à contrat, ou à leur propre compte, ou dans des emplois à salaire minimum, d’où le glissement du salariat au précariat.

Certes, il est possible d’affirmer que les gens qui œuvrent dans le domaine des hautes technologies changent périodiquement d’emploi et qu’il s’agirait là d’un précariat. Certes, il est possible d’affirmer que les gens œuvrant dans le domaine des arts et de la culture sont des habitués des situations précaires, et qu’ils savent composer avec cette situation. Par contre, lorsque les gens du secteur des hautes technologies changent régulièrement d’emploi, tout en conservant un revenu d’emploi supérieur à la moyenne, ce n’est pas du précariat, mais du salariat (un autre employeur verse un salaire).

Quelle serait donc une définition adéquate du mot « précariat » ? En voici une : « Toute situation salariale diminuant de façon marquée le pouvoir d’achat d’un individu doit être considérée comme du précariat. » Autrement dit, le précariat n’est pas le fait de ne pas recevoir un salaire, mais a tout à voir avec le fait d’avoir des revenus insuffisants qui placent l’individu dans une situation précaire, autant économique que sociale.

Au total, la prise de position que me permet de faire ce documentaire, avec les témoignages d’intervenants de qualité, c’est que la précarité gagne du terrain jour après jour, et qu’il faut cesser d’en faire un discours déconnecté de la réalité.

Il y a des gens qui sont affectés par la précarité, et il ne s’agit pas d’un cas de figure universitaire, mais bien d’une réalité qui se vit au ras des pâquerettes.

© Pierre Fraser, 2017

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