Interroger les réalités sociales par l’image

Sociologie Visuelle

Voir le monde, voilà tout le programme de la sociologie visuelle. Et ce champ en pleine émergence de la sociologie possède cette étonnante capacité à interroger directement les réalités sociales de notre monde, à montrer concrètement ce à quoi ressemble un concept sociologique. Par contre, le défi, car il y a un défi, et il est de taille, c’est d’arriver à montrer la réalité sociale. Cette affirmation peut sembler quelque peu tautologique, mais elle ne l’est pas. Par exemple, l’environnement urbain est conçu de façon à livrer des messages spécifiques, ne serait-ce que par la signalisation, la densité des rues, l’architecture, la présence ou non de parcs urbains, de trottoirs, de lampadaires, de pistes cyclables, de transport collectif, etc. Autrement dit, l’environnement urbain est truffé d’un ensemble de repères visuels qui créent ainsi des parcours délimités par un territoire à la fois géographique et social. Par exemple, dans un quartier central, certains repères visuels sont plus présents que dans d’autres quartiers : graffitis ; personnes défavorisées ; bâtiments délabrés ou abandonnés ; stationnements de surface après démolition d’un bâtiment ; carreaux cassés ; patrouilles policières plus fréquentes ; intersections achalandées ; itinérants ; etc. Dans un quartier de banlieue nord-américaine, c’est la présence d’autres repères visuels qui fonctionnent : rues larges bordées d’arbres ; maisons individuelles ; pas de graffitis ; pas de personnes défavorisées ; pas de carreaux cassés ; pas de bâtiments délabrés ; parcs urbains ; etc. Pour le sociologue belge Luc Pauwels51, ce sont tous là des codes facilement lisibles qui révèlent un environnement symbolique consciemment élaboré qui décrivent un statut social.

Regard sur la diversité sexuelle
Le défi, en sociologie visuelle, est d’arriver à montrer l’adhésion ou non à des normes, l’évolution des normes, les prises de positions sociales, etc. Le sociologue doit donc constamment être à l’affût du moindre repère visuel. Photo prise dans le quartier St-Jean-Baptiste (Québec, rue St-Jean) le 25 avril 2015.
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Comment alors arriver à montrer cette réalité sociale ? Ma prémisse, et elle est discutable, c’est que, bien que les modes évoluent — vêtement, design, architecture, musique —, la réalité des choses, elle, reste sensiblement toujours la même. Si j’avais pris des photos dans les quartiers St-Roch et St-Jean-Baptiste de Québec il y a 20 ans, et que je les comparais avec celles que j’ai prises en 2014 et 2015, je verrais, certes, des changements importants dans le visuel de l’environnement urbain — nouveaux bâtiments, nouvelle architecture, façons différentes de se vêtir, postures différentes des corps, beaucoup d’individus munis d’écouteurs la tête penchée sur un petit appareil tenu dans leur main —, mais je constaterais que rien n’a vraiment changé côté réalités sociales : les quartiers défavorisés sont encore défavorisés ou en processus partiel de revitalisation ; des gens défavorisés qui arpentent les rues ; des gens défavorisés qui portent encore et toujours des vêtements élimés ; des graffitis ; des terrains en friche transformés en stationnement de surface ; des carreaux cassés ; des patrouilles policières toujours aussi fréquentes ; etc. C’est un peu comme si les réalités sociales refusaient de changer à travers le temps et que seul le revêtement extérieur subissait en quelque sorte un déridage pour mieux paraître.

La question qui se pose, et elle se pose impérativement pour le sociologue qui veut faire de la sociologie visuelle, sur quoi est-il possible de s’appuyer pour montrer, par exemple, la stratification sociale ? Faut-il utiliser des concepts comme la solidarité mécanique et organique proposée par Durkheim, ou bien, le concept de rôle social de Talcott Parsons, ou bien, la stigmatisation telle que l’avait envisagée Goffman, ou bien, la notion de gouvernementalité conçue par Foucault ?

▼ Éviction d’un logement
Trois jours après une éviction, ces meubles étaient toujours sur le trottoir. Quartier St-Jean-Baptiste, Québec, mai 2015.
déchets-04 : © Pierre Fraser, 2015

En fait, tous ces concepts sont valides et pertinents pour montrer la réalité sociale, mais comment faut-il procéder ? Rien n’est vraiment simple, car comment arriver à montrer des concepts sociologiques aussi élémentaires que les règles, les normes, la violation des normes, l’adhésion aux normes ? Ce qui semblait jusqu’ici relativement simple, car nous pensons souvent que le seul fait d’être muni d’une caméra simplifie le problème, se révèle pourtant un véritable défi.

▼ Le graffiti comme repère visuel des quartiers centraux
Le graffiti est intéressant à plus d’un égard, car toute une théorie s’est structurée autour du graffiti et de sa fonction sociale comme valeur d’une certaine contre-culture et de sa non-adhésion à certaines normes. Mais au-delà de la fonction sociale du graffiti, il n’en reste pas moins que celui-ci est avant tout un repère visuel souvent rencontré dans les quartiers centraux et qui permet au sociologue d’identifier des parcours socialement inscrits dans ces milieux.
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Comment solutionner ce problème ? Au moment d’écrire ces lignes, je suis en train de parcourir la ville de Québec pour repérer où sont installés les cafés Starbucks. Pour ce faire, je prends non seulement une photo du commerce, mais aussi de l’environnement dans lequel il est intégré, ce qui devrait théoriquement me permettre de voir quelle clientèle est la plus susceptible de fréquenter ce commerce — stratification sociale. Alors que je prenais ces photos, je me suis demandé si la chaîne de café canadienne Tim Hortons occupait les mêmes créneaux sociaux que Starbucks.

▼ Verres en plastique de chez Tim Hortons dans un bac de recyclage accroché à une clôture de fer forgé
Photo prise le 8 mai 2015, boulevard René-Lévesque, quartier St-Jean-Baptiste (Québec)
déchets-05 : © Pierre Fraser, 2015

En fait, l’idée est de tracer un parcours social de la consommation de café dans la ville de Québec en fonction d’un café haut de gamme, moyen de gamme ou bas de gamme, le repère visuel étant ici la marque Starbucks ou Tim Hortons. Au total, ces repères visuels, Starbucks et Tim Hortons, constitueront des parcours sociaux de la consommation du café et de sa qualité dans un territoire donné géographiquement et socialement inscrit, la ville de Québec. Voilà un moyen de montrer une adhésion à certaines normes — un café pour une certaine classe sociale, un autre type de café pour une autre classe sociale — à travers les notions de repères, de parcours et de territoires. Ma prétention est la suivante : la sociologie visuelle doit s’appuyer sur des concepts théoriques différents de la sociologie théorique ou quantitative si elle veut rendre compte de la façon la plus adéquate possible des réalités sociales par l’image, ce qui n’autorise pas pour autant à se soustraire à la rigueur méthodologique scientifique.

▼ Le dilemme du verre Starbucks
© Geoff Kern, 2010
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▼ La chaîne de restauration Chez Ashton n’est présente que dans la grande région de Québec
Composée de plus de 26 succursales, avant tout spécialisée dans les variétés de poutines et les sandwiches au rosbif, elle offre aussi hamburgers et hot-dogs. Mais ce qui intéresse également le sociologue, c’est aussi la variété de ses emplacements qui va des quartiers où la moyenne des revenus avoisine le salaire minimum aux quartiers mieux nantis. Autre caractéristique, l’aspect extérieur du commerce, bien que fondé sur une trame architecturale commune, est modulé en fonction du quartier.
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Sociologie Visuelle

© Pierre Fraser (Ph. D.), 2015 (texte et photos)

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