Le déambulateur immobile

Mon collègue et ami Georges Vignaux a proposé une réflexion intéressante en ce qui concerne la photographie en milieu urbain, là où tout bouge sans cesse. Il parle des « statiques » comme balises dans le flux des corps, c’est-à-dire, des gens qui, immobiles, agissent comme des repères visuels. Les individus immobiles sont ceux qui permettent de saisir une scène de rue, c’est-à-dire qu’ils rendent socialement compte du lieu en fonction de la troisième propriété d’un repère visuel, à savoir, la distinctivité, c’est-à-dire qu’on ne peut le confondre avec un autre. À ce titre, l’homme sur la photo ci-dessous, assis sur son déambulateur, à l’intersection très achalandée des rues St-Joseph et Du-Pont dans le quartier St-Roch de la ville de Québec, agit comme repère visuel, parce qu’il est statique dans ce qu’il est convenu d’appeler un lieu-mouvement et qu’il est impossible de le confondre avec un autre repère visuel.

▼ Le déambulateur immobile / The montionless rolling walker_scenes-08a

Un lieu-mouvement est un espace au sens fort de la plénitude urbaine. Il se constitue comme lieu de connectivités concrètes et symboliques. Ces connectivités résident autant dans les pratiques de cet espace que dans les différents plans de lectures cognitives et symboliques que cet espace favorisera à travers ses repères, ses parcours et des réseaux. Cela prend forme d’ancrages concrets dans l’espace urbain : types de publics et d’habitants, stratégies d’adaptation et d’appropriation, interactions entre commerces, services et opportunités variées, flux de circulation.

Et l’homme en question, qui habite le quartier St-Roch, assis sur son déambulateur tout en fumant tranquillement une cigarette, s’inscrit en tous points à la description du paragraphe précédent. En fait, l’intersection des rues St-Joseph et Du-Pont est effectivement un lieu de connectivités concrètes et symboliques, car il s’agit de la rencontre physique de la portion revitalisée du quartier et celle qui ne l’est pas encore tout à fait. C’est aussi la rencontre sociale de deux univers, celui des entrepreneurs qui y ont implanté des commerces destinés à une clientèle relativement bien nantie (habitants du quartier qui ont acheté de vieilles maisons et les ont rénovées ; employés de bureau d’entreprises de haute technologie) et celle de démunis qui le sont vraiment (l’infirmier de la rue, Gilles Kègle, et son équipe font plus de 800 interventions par semaine dans ce quartier).

Concrètement, la posture de cet homme révèle effectivement des stratégies d’adaptation et d’appropriation face à la revitalisation du quartier, tout comment il se positionne dans le flux de circulation des gens et des automobiles, tout comment il entre en interaction avec les services offerts là où il s’est immobilisé.

© Pierre Fraser, 2016 (texte et photos)

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