Skate de rue

Examinez attentivement la photo ci-dessous. Il s’agit d’un jeune homme descendant la rue St-Jean (Québec, quartier St-Jean-Baptiste) debout sur son skate. Faut-il ici préciser que la rue St-Jean est non seulement à sens unique depuis la rue Turnbull jusqu’au Vieux-Québec, mais qu’elle a une faible inclinaison qui permet ainsi au skateur de se propulser de temps à autre d’un seul pied pour maintenir sa vélocité. À lui seul, ce jeune homme, debout sur son skate, en plein milieu urbain, au cœur même de l’un des quartiers les plus fréquentés de Québec, est à la fois le véhicule de jugements sociaux, de préjugés et de stéréotypes, donc cible de stigmatisation pour certains groupes de personnes, alors que pour la communauté des skateurs dans laquelle il s’inscrit, ses comportements, ses attitudes et ses postures sont vraisemblablement valorisées. Autrement dit, pour les uns, le skateur est une nuisance publique, tandis que pour d’autres il est un membre tout à fait légitime d’un groupe social donné. Comme le soulignait le sociologue Guy Rocher, « par le rôle qu’elle remplit, chaque personne revêt en quelque sorte la peau d’un personnage social, […], elle adopte les conduites et les attitudes » de son groupe d’appartenance, lequel ne partage pas forcément les mêmes valeurs que le groupe dominant, d’où stigmatisation et marginalisation.

▼ Skate de rue / Street Skating
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Sociologiquement parlant, le skateboarding est un phénomène particulièrement intéressant. Tout d’abord, pour certains urbanistes et architectes, le skateboarding est considéré comme une pathologie urbaine, non seulement parce que le skateur occupe l’espace public et utilise le mobilier urbain et les infrastructures pour réaliser ses prouesses acrobatiques et impressionner ses pairs, mais parce qu’on le retrouve à différentes heures du jour dans ce même espace public. Conséquemment, le skateur devient, pour certaines personnes, une nuisance publique et un flâneur. Dans une société qui privilégie avant tout le fait d’être maître de son destin, architecte de sa vie et entrepreneur de soi-même, le skateur se pose en forte opposition à ce modèle. Par exemple, un employé de bureau contribue, par son travail, au bon fonctionnement de la cité, car il est productif. À l’inverse, alors que l’employé de bureau travaille, le skateur, en milieu urbain, se faufile à travers les gens, utilise le mobilier urbain comme appareil, squatte les espaces publics, dérange, perturbe l’ordre public. De plus, comme le milieu urbain, surtout celui d’un centre-ville, est essentiellement conçu pour favoriser le commerce et les immeubles de bureaux, pour faciliter le déplacement des travailleurs, et pour accommoder différentes activités qui convergent toutes vers l’optimisation de tout ce qui concerne le travail, il va sans dire que la présence du skateur dans cet espace est particulièrement dissonant.

Cette dissonance a conduit certains urbanistes et architectes à concevoir des designs d’espaces publics qui défavorisent la pratique du skateboarding en reconfigurant à la fois l’espace public lui-même et le mobilier urbain qui s’y trouve. Par cette architecture défensive, le message qui est envoyé est clair : l’espace public est avant tout un lieu dédié au déplacement le plus fluide possible et non au rassemblement et encore moins à la pratique d’une activité de nature sportive. Concrètement, la convivialité des espaces publics, dans les centres-villes, est de plus en plus conçue de façon à favoriser un sous-groupe de citoyens, à savoir, celui des employés de bureau et des consommateurs.

Et le skateur, lui, quelle est sa position sur la chose ? Pour Stéphane, un jeune skateur de 18 ans, « Le skating est définitivement une culture. On performe pour soi-même. C’est un hobby comme un autre hobby, et comme tous les hobbies il a ses conventions, ses groupes de soutien, se magazines, ses sites Internet. Nous voulons performer et montrer aux autres ce que nous sommes capables de faire. » Pour Pierre-Olivier, ce n’est pas une simple question de performance, mais aussi « une question d’attitude, ce que je suis dans ma tête, et pas seulement aussi des façons de ne pas me faire prendre. Le skateboarding c’est un peu de tout. Mon skateboard m’amène partout dans la ville. Il me permet de me faire des amis, de rencontrer du monde. Ouais, je peux me blesser, c’est dangereux, mais c’est  gratuit, et surtout, il n’y a pas de règles à suivre ni de coach qui vient me dire comment faire du skate. »

Il va sans dire que je vois déjà venir les critiques et que certains diront que je suis en faveur de la pratique du skateboarding dans les espaces publics. En fait, là n’est pas la question, car le projet Scènes de rue saisit avant tout, sur le vif, des moments de vie et tente de les situer socialement.

© Pierre Fraser, 2016 (texte et photo)

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