Le super employé

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Le super employéLa publicité du Salon de l’emploi et de la formation continue, dans une société méritocratique comme la nôtre, fondée sur l’effort et le travail, tombe sous le sens. Aujourd’hui, il ne suffit plus d’engager un employé, mais d’engager un super employé. Par contre, avant d’être un super employé il faut tout d’abord être un super candidat, c’est un prérequis. La logique derrière cette formulation, « 150 recruteurs cherchent super candidats », présume qu’il existerait, dans le bassin des candidats potentiellement employables, des individus hors du commun possédant de telles compétences, qu’il suffirait de passer au tamis tous les candidats qui se présentent au Salon de l’emploi et de la formation continue, comme le faisaient à l’époque les chercheurs d’or, histoire de trouver la pépite d’or. L’iconographie de cette publicité n’est pas innocente non plus, car vêtir le jeune homme et la jeune femme d’une cape à la super héros, c’est aussi mettre en scène un individu totalement renvoyé à lui-même capable non seulement de tout affronter, mais surtout capable de vaincre l’adversité en toutes choses — demi héros ou pas héros du tout s’abstenir.

Certes, il existera et il a toujours existé des individus qui se démarquent. Par contre, et c’est là où les choses deviennent intéressantes, c’est que l’accent, aujourd’hui, est mis sur le super candidat — candidats ordinaires s’abstenir. Après le discours de l’entrepreneuriat, qui décrète qu’il faut être entrepreneur de soi-même, architecte de sa vie et maître de son destin, voilà que l’employé, celui qui vit du salariat, se doit d’être aussi « super » que son employeur. Avec la publicité du Salon de l’emploi et de la formation continue, il est fascinant de constater à quel point notre société s’est engagée dans le discours de l’excellence. Et quand on y regarde de près, il ne s’agit même plus de la simple excellence, mais bien de la super excellence. Il faut vraisemblablement présumer que, depuis 1985, avec l’arrivée de la mondialisation, les chantres de l’excellence ont tellement clamé qu’il fallait être excellent, que la seule excellence ne suffit plus. Il pourrait bien s’agir là du passage gradué vers une société super méritocratique.

Mais qui est au juste ce super candidat ? En fait, il s’agit d’une Super-Personne conçue pour une élite qui se qualifie elle-même de super élite — médiocres s’abstenir. Quel genre de société est-elle en mesure de produire une telle anomalie, la Super-Personne ? Notre obsession pour la compétition et la performance sont-elles à l’origine du phénomène ? Quelles sont les forces qui ont présidé à son apparition ? Répondre à ces questions n’est pas chose simple. Il y a pourtant une piste à explorer. Toute personne qui ne souscrit pas au credo du corps sain soumis à une autovigilance constante, toute personne qui ne souscrit pas au credo des nutritionnistes, toute personne qui ne souscrit pas au credo de la mise en forme, ne peut, à l’évidence devenir une Super-Personne, physiquement s’entend. En fait, ce ne sont là que des prérequis. Il y a, dans notre société, cette idée prégnante de la contenance de soi et de la gouvernance de soi où saine alimentation et activité physique contribueraient au développement d’un individu sain de corps et d’esprit, robuste, résilient et performant. C’est sur cette base que se construit, s’élabore et se façonne la Super-Personne : un esprit sain dans un corps sain. Cette base, il va sans dire, n’est accessible qu’à une certaine portion de la société. La montée des inégalités sociales en Amérique du Nord et en Europe, au cours des vingt dernières années, a en quelque sorte graduellement verrouillé cet accès[1]. Dans nos sociétés où l’ascenseur social est de plus en plus souvent en panne, où la mobilité sociale se substitue de plus en plus à la précarité, devenir un super-candidat devient une tâche quasi herculéenne.

Façonner une Super-Personne commence très tôt dans la vie. Le parent-hélicoptère joue ici un rôle important. Qui est le parent-hélicoptère ? C’est le parent super protecteur qui, comme un hélicoptère capable de faire du surplace et de surveiller un territoire délimité, est constamment présent. Et ils ont une mission ces parents-hélicoptères : faire de leur enfant une Super-Personne. Ici, performance est le mot clé. L’enfant doit performer à l’école et dans les activités parascolaires. Il ne doit pas être laissé dans l’oisiveté ou l’inoccupation, d’où cette volonté de l’engager dans une multitude d’activités à partir desquelles il pourra se « réaliser », l’idée étant que, s’il est compétitif sur le plan académique et dans sa vie en général, il sera compétitif dans une économie mondialisée où seuls les meilleurs ont accès aux meilleurs salaires : des super candidats. L’adéquation est porteuse. Dès le plus jeune âge, il faut déjà être parmi ceux qui se démarquent. C’est ce que Nietzsche a déjà qualifié d’œuvre d’élevage : « De tout temps, on a voulu amender les hommes, les rendre meilleurs[2]. »

Le candidat qui a le plus de chances d’être sélectionné dans une économie technolibérale méritocratique est celui qui maîtrise au moins un instrument de musique, excelle dans au moins un sport, maîtrise deux ou trois langues étrangères, a une majeure et une mineure dans des domaines non connexes (philosophie et biochimie, par exemple), a aidé à construire une école ou un hôpital dans un pays défavorisé, fait du bénévolat et réussit à s’investir dans un passe-temps exigeant comme le vélo de montagne ou le défi Iron Man. Certes, ma description est à la limite caricaturale, mais il est tout de même là, en germe, le super candidat que recherchent les recruteurs du Salon de l’emploi et de la formation continue.

© Pierre Fraser, 2016

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[1] Wilkinson. R., Pickett, K. (2010), The Spirit Level Why Greater Equality Makes Societies Stronger, New York : Bloomsbury Press.

[2] Nietzsche, F. W., Crépuscule des idoles, Ceux qui veulent amender l’humanité § 2.

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