Le chien assis à la table

L’un des avantages de la sociologie visuelle réside dans le fait qu’il est possible de rendre compte des multiples contrastes sociaux qui prévalent dans notre société dite d’abondance. Par contre, pour ce faire, le sociologue, qui pratique la sociologie visuelle, doit être sur le terrain, faire de la recherche sociologique « avec ses pieds1 » comme le disait si bien le sociologue Jean-Charles Falardeau, et surtout, être armé de beaucoup de patience. Comme le soulignait Falardeau, « Je me souviens que je fis de longues promenades dans le quartier St-Sauveur, notant mes observations sur l’architecture des maisons, l’organisation des rues, les conversations entendues dans les petits magasins, les personnes rencontrées, leurs vêtements, leurs allures extérieures2. » Faut-il ici préciser que Falardeau fut « l’instigateur de recherches empiriques sur la société québécoise, prenant la ville de Québec comme laboratoire dans la tradition de l’École de Chicago3. » Personnellement, c’est ce à quoi je m’occupe, c’est-à-dire faire de la sociologie avec mes pieds, prendre la ville de Québec comme laboratoire de recherche et faire tout ce que Falardeau faisait, mais avec une caméra et toute une artillerie technologique me permettant de faire autant la captation d’images fixes qu’animées.

Les images fixes ou animées produites par la sociologie visuelle doivent se suffire à elles-mêmes, c’est-à-dire que, au même titre qu’un article scientifique, elles montrent et démontrent une réalité sociale. Par exemple, la situation ici présentée est révélatrice des contrastes de notre société. Soudain, alors que j’observe attentivement les lieux (Rue St-Joseph, quartier St-Roch, Québec), se détache du lot de la foule qui circulait sur le trottoir, un homme discret et effacé (il s’agit en fait d’un individu défavorisé du quartier St-Roch que j’ai souvent croisé). Alors que l’homme se dirige vers moi, je vois, devant moi, une dame assise à une table de bistro, qui a assis son chien sur la chaise. Quel contraste social !, me dis-je. Quelle occasion de montrer les inégalités sociales ! En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, je photographie l’homme qui s’approche, la dame assise à la table avec son chien, l’homme qui les dépasse sans jamais avoir lever la tête ni prêter attention au chien assis à la table.

En sociologie visuelle, il est souvent question de la posture sociale, c’est-à-dire celle qui révèle à travers l’attitude physique l’appartenance à une classe sociale spécifique. Je vous invite à évaluer vous-même la posture sociale de cet homme. Il importe de préciser que celui-ci se déplace la plupart du temps lentement, la tête baissée, et l’attitude générale dans laquelle vous le voyez.

▼ L’homme défavorisé se dirige vers la dame assise à la table
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▼ Le chien assis à la table et sa maîtresse s’offrant un gueuleton
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▼ L’homme défavorisé dépasse la dame assise à la table
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Finalement, dans la dernière photo, le contraste social se produit : l’homme croise le chien qui est assis à la table. Observez également le regard de la dame dirigé vers l’homme qui s’éloigne, et surtout, le chien qui m’observe, interpellé par mes mouvements. Ces repères — chien assis à la table, femme s’offrant un gueuleton à la table d’un restaurant situé dans un quartier en pleine revitalisation, individu défavorisé croisant le chien et la dame — fonctionnent comme couples antagonistes fondés sur les dialectiques intérieur et extérieur, inclus et exclus, contenu et contenant à partir des éléments qui les composent ou s’ordonnent à partir d’eux. Ils organisent également des parcours de la défavorisation ou de la favorisation, structurent le milieu urbain, signalent à ceux qui sont défavorisés ou favorisés leur appartenance à un territoire socialement et géographiquement délimité. Mais plus encore, la sociologie visuelle offre cette possibilité de fragmentation d’un espace social global (une scène avec son déroulement contrasté) en micro-espaces posturaux.

© Pierre Fraser (Ph. D.), 2015 (texte et photos).

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1 Langlois, S. (2012), « Jean-Charles Falardeau, sociologue et précurseur de la Révolution tranquille », in Fernand Harvey et Gilles Gallichan (eds), Les Cahiers des dix, n° 66, Québec: Éditions La Liberté, p. 201-268 [201].

2 Rocher, G. (1982), « Témoignages », in F. Dumont et Y. Martin (eds), Imaginaire e social et représentations collectives. Mélanges offerts à Jean-Charles Falardeau, Recherches sociographiques, vol. 23, n° 1-2, Québec: Presses de l’Université Laval, p. 39.

3 Langlois, S. (2012), op. cit.

 

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