La géométrie physique et sociale d’un territoire

Sociologie Visuelle

Définition
La géométrie physique des édifices et des rues est aussi géométrie sociale. D’une part, il y a le réseau visible de la ville et de ses transports, de ses bâtiments, de ses rues et de ses boulevards, de sa signalisation et de ses feux de circulation, de ses quartiers et de ses citoyens actifs. D’autre part, il y a le réseau invisible, sous-jacent, en épaisseur, comme une sorte de ville parallèle, un monde à la marge repérable par un œil exercé, le réseau social en quelque sorte qui, avec ses repères, ses parcours et ses territoires, détermine des types de postures et de vêtements.

Le contraste géométrique, constitué de lignes de fuite qui partent de l’horizon ou vont vers l’horizon, donnent soit une impression de lointain, soit une impression de rectitude parfaite. Par exemple, la route devient un couloir bordé soit par des bâtiments soit par des arbres, soit par des champs, etc. La géométrie joue ainsi sur l’éloignement, accentue les lointains, met en évidence la présence des gens, induit certains types de comportements.

▼ La géométrie met en évidence la présence des gens
Lieu-mouvement : © Pierre Fraser, 2015

Pour celui ou celle qui veut rendre compte de réalités sociales à travers l’image, il y aura un intérêt particulier à repérer les géométries de l’environnement qu’il explore, de les cadrer de façon efficace afin de faire ressortir ce qui provoque des contrastes. Par exemple, dans la photo ci-dessus, la géométrie rectiligne de la rue, son point de fuite qui se dirige au loin vers des édifices en contrebas, donnent une consistance particulière au mouvement des gens : c’est le grouillement classique de la ville, cette ville à portée de main, sur le même plan que les piétons. Il s’agit aussi du contraste haut et bas, car aux immeubles situés de chaque côté de la rue s’opposent les piétons dans la rue. La géométrie de la ville enserre la foule, lui propose des parcours qui délimitent des territoires à la fois géographiques, commerciaux, sociaux, culturels, etc.

Considérée sous un autre angle, tel que représentée dans la photo ci-dessous, la ville, par la géométrie rectiligne des édifices et des rues, enserre et écrase la foule à la fois. Elle place les gens au ras du sol de la ville, définit le contraste entre l’urbain démesuré et l’humain. Il s’agit bien du Metropolis en fonction de la dimension de la ville.

▼ Vieux-Québec depuis l’esplanade du Centre des congrès de Québec
Géometrie : © Pierre Fraser, 2015

Mais plus encore, la géométrie physique des édifices et des rues est aussi géométrie sociale. D’une part, il y a le réseau visible de la ville et de ses transports, de ses bâtiments, de ses rues et de ses boulevards, de sa signalisation et de ses feux de circulation, de ses quartiers et de ses citoyens actifs. D’autre part, il y a le réseau invisible, sous-jacent, en épaisseur, comme une sorte de ville parallèle, un monde à la marge repérable par un œil exercé, le réseau social en quelque sorte qui, avec ses repères, ses parcours et ses territoires, détermine des types de postures et de vêtements.

La topographie même de la ville de Québec est une métaphore de ce réseau invisible. La haute ville est celle des gens bien nantis et des strates médianes et supérieures de la classe moyenne. La basse ville, composée des quartiers St-Roch, St-Sauveur, Limoilou et Duberger est celle des gens défavorisés et de la strate inférieure de la classe moyenne. Pour accéder à la haute ville (métaphore du bien-être matériel) il faut monter des côtes ou gravir des escaliers. Sans le savoir, la ville de Québec intègre le réseau invisible de la stratification sociale dans sa propre topographie.

▼ Escalier Lavigueur (quartier St-Jean-Baptiste, Québec)
Géometrie : © Pierre Fraser, 2015

▼ Édifice de la Banque Nationale
Géometrie : © Pierre Fraser, 2015

Au moment où ces lignes sont écrites, les seuls édifices en hauteur sont situés en haute ville. Pour y parvenir, il faut soit monter des côtes par un moyen de transport quelconque, soit monter à pied des côtes ou gravir des escaliers. Québec est aussi une métaphore du comment monter dans l’échelle sociale et de la mobilité sociale. Par exemple, les circuits 800 du transport collectif de la ville de la ville de Québec sont littéralement un parcours de la stratification sociale.

▼ Les circuits 800 du RTC parcourent la géométrie physique et sociale de la ville de Québec
Géometrie : © Pierre Fraser, 2015

Chaque quartier traversé voit son lot de personnes favorisées ou défavorisées monter à bord, en descendre, pour être aussitôt remplacés par d’autres personnes d’une autre condition sociale. C’est un peu comme si les repères visuels de chaque quartier étaient intégrés à la posture ou à l’allure de chaque personne qui prend l’autobus. Plus encore, les circuits 800 permettent d’apprécier à sa juste valeur la symbiose qui existe ici entre géométrie physique des rues et des édifices et la géométrie sociale qui se superpose à la première. Autre point particulier, l’ensemble de la basse ville, comprise entre le boulevard Charest (limite sud) et l’autoroute de la Capitale (limite nord), renforce encore cet aspect de classes sociales moins bien nanties, alors que, au nord de l’autoroute de la Capitale, il y a des côtes à gravir pour accéder à un quartier huppé (Le Mesnil) ou des quartiers de la classe moyenne médiane (Charlesbourg). C’est un peu comme si la basse ville, enclavée entre deux montées, l’une au sud et l’une au nord, était à la fois dans une dépression de terrain et une dépression sociale.

▼ Escalier permettant d’accéder à la haute ville
Géometrie : © Pierre Fraser, 2015

▼ Accès à l’aisance matérielle
geometrie-15

Comme il a été mentionné précédemment, le sociologue qui fait de la sociologie visuelle doit exercer son œil afin de repérer dans la géométrie physique la géométrie sociale, car la géométrie physique est une machine à contrastes de la géométrie sociale : elle la révèle, la montre, la rend accessible. Il ne reste plus qu’à cadrer la lentille de la caméra qui produira à la fois une image objective (ce qui est physiquement montré) et une image subjective (intention de celui qui cadre la caméra).

En conclusion, strates, dénivelés, courbes, cassures architecturent les pans de la ville, reflétant des « villes » selon la trame des quartiers riches ou pauvres, anciens ou récents, et par suite réticulant les pulsations humaines de la ville.

Sociologie Visuelle

© Pierre Fraser (Ph. D.), 2016 (texte et photos)

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