Le statut particulier de l’image en sociologie visuelle

Articles / Focus

Comme le souligne John Grady1, il y a 5 raisons pour lesquelles la sociologie peut largement bénéficier de l’apport de l’image dans sa pratique.

Premièrement, le médium visuel et les messages qu’il convoie dominent la communication dans les sociétés contemporaines. Conséquemment, étudier comment les messages sont produits, ce qu’ils encodent, de quelle façon ils sont consommés, permet de mettre à jour une veine de données qui enrichit les types de données quantitatives que les sociologues utilisent généralement.

▼ Un homme défavorisé et handicapé
posture-02 : © Pierre Fraser, 2015

Deuxièmement, l’image est une forme de données qui encapsule plusieurs couches de signification dans un format directement accessible. D’une part, l’image possède une particularité intrinsèque qui lui est propre : elle est objective. Ce qui est vu, c’est ce que la caméra capture, et toutes choses étant égales par elles-mêmes, il s’agit bien d’un enregistrement tangible d’un événement qui s’est produit à un moment ou l’autre dans un contexte social donné. D’autre part, l’image est irréductiblement subjective, car elle reflète invariablement le point d’attention de celui qui tient la caméra et de ce qu’il voulait saisir et montrer. Conséquemment, l’image constitue un ensemble de processus subjectifs complexes encapsulés dans une forme incroyablement objective, de là tout l’intérêt à procéder à une analyse rigoureuse de ce que toute image représente et véhicule comme messages. La photo ci-dessus explique parfaitement cette situation. Prise dans le quartier St-Jean-Baptiste de Québec en mars 2015, elle montre toute l’objectivité de l’image, c’est-à-dire que l’habillement de l’homme renvoie irrémédiablement non seulement à sa condition sociale, mais aussi à tout ce qui entoure cette condition sociale, le quartier dans lequel il vit, les lieux qu’il fréquente, sa condition de santé, son entourage, son alimentation (j’ai déjà croisé l’homme dans une banque alimentaire), etc. Mais cette photo en montre également toute la subjectivité : alors que je marchais sur la rue St-Jean et que je tentais de saisir, à travers des photos, la nature même de l’environnement bâti qui traduit une condition sociale défavorisée, cet homme venait vers moi. J’ai donc attendu qu’il m’ait dépassé pour ensuite le photographier de derrière. Donc, ma photo reflète invariablement le point d’attention de celui qui tient la caméra et de ce que je voulais saisir et montrer.

▼ L’espace public
Par cette photo j’ai voulu montrer comment les gens, en milieu urbain, s’approprient le trottoir d’une rue commerciale.
espace-03 : © Pierre Fraser, 2015

▼ Objectivité et subjectivité
rue-04 : © Pierre Fraser, 2015

Troisièmement, réfléchir, écrire et discuter à propos des images engage un processus discursif à partir duquel les arguments deviennent plus explicites, plus clairs et mieux conceptualisables. En ce sens, les sociologues rompus à l’exercice quantitatif savent fort bien que le moyen le plus simple de rendre compte des résultats de leurs recherches consiste à présenter leurs données sous forme de graphiques, de chartes, de tables, et de discourir par la suite à propos de ces représentations graphiques. Autrement dit, la même logique interprétative s’applique autant à l’aspect quantitatif qu’à l’aspect qualitatif.

Quatrièmement, la production documentaire — photographie, vidéo, film — est un moyen de communication qui peut facilement être modifié par le sociologue pour atteindre le but qu’il vise par sa recherche. Par exemple, certains sociologues ont souvent collaboré avec des ethnologues cinéastes et des photographes spécialisés dans le documentaire photographique afin de produire des documents aussi scientifiquement rigoureux qu’engageants. À ce titre, lorsque j’ai produit et réalisé le documentaire Requiem pour une église, documentaire qui voulait rendre compte des impacts sociaux de la fermeture de l’église St-Jean-Baptiste de Québec, j’ai fait appel au sociologue Simon Langlois pour présenter le phénomène de mutation sociale qui a eu cours depuis le début des années 1960 pour conduire à cette situation (la rigueur scientifique), tout comme j’ai fait appel au curé Pierre Gingras pour exposer les tenants et les aboutissants de cette fermeture (l’état des lieux). Par la suite, j’ai interrogé différents intervenants pour qui cette fermeture avait des impacts tout de même importants (l’aspect engageant). Comme le souligne Douglas Harper dans Changing Works2, en incorporant dans une recherche différents éléments visuels qui viennent soutenir l’argumentation, on enrichit non seulement la portée des résultats, mais aussi leur compréhension.

Cinquièmement, utiliser les images pour expliquer la réalité sociale est un moyen pédagogique simple et efficace pour faire comprendre la mécanique à l’origine d’un processus social ou les impacts d’une mesure sociale. Autrement, les images peuvent être diffusées publiquement et interprétées collectivement en mode interactif avec les médias sociaux ou toute autre plateforme d’échange.

▼ Le graffiti est souvent représentatif des quartiers centraux
graffiti-01 : © Pierre Fraser, 2015
En ce sens, le travail de l’image se poursuit en dehors de la salle de cours, encourageant ainsi une forme d’éducation publique aux réalités sociales d’une communauté en particulier, ou d’une communauté plus large. Par exemple, lorsque j’ai mis en ligne sur YouTube mon documentaire Requiem pour une église, plus de 1 000 visionnements en moins de 15 jours sont survenus pour plus de 45 960 minutes d’écoute (le documentaire dure 50 minutes) : ce qui veut donc dire que les gens ont en moyenne visionné 91 % du contenu du documentaire, ce qui n’est pas rien. Autre fait intéressant, jamais je n’aurais pensé qu’un sujet aussi pointu puisse intéresser autant de gens. Donc, l’une des missions que se propose la sociologie visuelle, à savoir rendre accessible au plus grand nombre la recherche en sociologie était atteinte.

Au-delà de ces 5 facteurs, il faut tenir compte de deux considérations lorsque vient le temps de faire de la sociologie visuelle. Première considération, travailler avec l’image requiert une attention soutenue. La caméra doit impérativement pointer sur l’objet de recherche, le cadrer, et saisir le moment où l’événement se produit. Autrement dit, être à la bonne place au bon moment : plus facile à dire qu’à faire. Il faut être armé d’une patience à toute épreuve pour saisir ces moments particuliers qui rendront compte de l’objet de recherche. Il faut parfois passer plusieurs heures dans un quartier pour en saisir sa réalité sociale.

▼ L’homme assis sur son déambulateur
posture-03 : © Pierre Fraser, 2015
Par exemple, la photo de l’homme assis sur son déambulateur a exigé que j’arpente le quartier St-Roch de Québec pendant plus de deux heures pour saisir cet homme défavorisé au coin d’une rue un jour de mars ensoleillé (2015).

Deuxième considération, travailler avec l’image c’est aussi faire appel à de l’équipement technique sophistiqué qui a parfois le chic de ne pas fonctionner comme attendu. Par exemple, saisir des photos ou de la vidéo à l’extérieur, en hiver, à –15°, exige de disposer de plusieurs piles de rechanges, car la charge baisse rapidement à ces températures. Se retrouver dans des conditions d’éclairage médiocre exige de bien savoir comment faire les réglages ISO, et même si on dispose d’un éclairage d’appoint, rien n’est pour autant gagné. Le son, bête noire de tout vidéaste, est une constante préoccupation. Et ce ne sont là que quelques éléments dont il faut tenir compte.

En somme, on ne peut s’improviser sociologue qui fait de la sociologie visuelle si on n’a pas, à la base, une formation en sociologie, tout comme on ne peut faire de la sociologie visuelle, si on n’a pas une formation de base en photographie ou en captation vidéo.

▼ L’homme aux canettes de bière se rendant au supermarché
ethique-02 : © Pierre Fraser, 2015
Travailler avec l’image pour faire de la sociologie qualitative, tout comme travailler avec des données pour faire de la sociologie quantitative, exige la même rigueur scientifique. La différence, et elle est tout de même de taille, c’est qu’il faut disposer de plusieurs compétences techniques dans le traitement de l’image, qui vont de la prise de photos, à la captation vidéo, au logiciel d’édition photographique et au logiciel de montage. Autre exemple, pour réaliser un documentaire de 45 minutes, il est nécessaire de disposer d’au moins 5 à 8 heures de tournage. Pour obtenir des photos qui décriront adéquatement une certaine réalité sociale, il faut parfois prendre des milliers de photos, en faire le tri, les éditer et les recadrer le cas échéant. Finalement, il faut disposer du matériel adéquat et savoir comment l’utiliser dans une multitude de conditions.

▼ Étude photographique sur le déplacement pédestre en milieu urbain
posture-11 : © Pierre Fraser, 2015

posture-10 : © Pierre Fraser, 2015

Articles / Focus

Pierre Fraser, (Ph. D.), 2015 (texte et photos)

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1 Grady, J. (2004), « Working with visible evidence — An invitation and some practical advice », in Caroline Knowles and Paul Sweetman (eds), Picturing the Social Landscape : Visual Methods and the Sociological Imagination, New York : Routledge, p. 18-31.

2 Harper, D. (2000), « The Image in Sociology : Histories and Issues », Journal des anthropologues, p. 143-160.

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