Le présupposé de la sociologie visuelle

Articles / Focus

La sociologie visuelle part de l’idée que la vue est un « sens privilégié de la connaissance du monde1. » Conséquemment, le présupposé de la sociologie visuelle, en tant que démarche scientifique, s’articulerait autour du fait que l’image peut être un « langage utilisé pour une description de la réalité sociale » et que celle-ci « doit être pensée comme un texte2. » Ce présupposé mérite d’être analysé.

D’une part, il est possible de convenir que l’image peut être un « langage » utilisé pour une description de la réalité sociale à travers la photographie, le film ou le multimédia, et que la sociologie visuelle, de nature qualitative, peut rendre compte de certaines réalités sociales au même titre que la sociologie quantitative est en mesure de le faire, la différence étant dans la forme de présentation des résultats. Par contre, l’image est-elle vraiment un « langage » ?

D’autre part, affirmer que l’image doit être pensée comme un texte est une affirmation qui mériterait d’être beaucoup plus étayée, pour la simple raison qu’il n’existe aucune grammaire et syntaxe de l’image. Par exemple, le langage possède des mots qui s’articulent selon une syntaxe bien précise, le tout générant du sens. À bien y regarder, l’image ne s’inscrit pas dans ce type de structure. En fait, il n’existe aucun élément de base comme le serait un phonème — la plus petite unité distinctive de la chaîne parlée, c’est-à-dire la plus petite unité de son capable de produire un changement de sens par commutation (lampe/rampe).

Certes, la sémiologie visuelle prétend qu’il existerait des iconèmes, à savoir la plus petite unité distinctive de signification d’une image (découper l’image en plusieurs unités de signification) — la plus petite unité d’image capable de produire un changement de sens par permutation quant à sa position dans l’image. Ce même iconème serait constitué de graphèmes : unité distinctive qui varie par la taille, la valeur, le grain, la couleur, l’orientation, et la forme. Le défi, ici, car il y a effectivement un défi, c’est d’arriver à analyser une image avec de tels concepts. Concrètement, en sociologie visuelle, utiliser les méthodes de la sémiologie visuelle est non seulement d’avance voué à l’échec, mais une entreprise risquée et douteuse. En fait, le sociologue doit analyser autrement l’image et ne pas considérer l’image comme un langage ou un texte potentiel, ce qu’elle n’est surtout pas.

Partant de là, le présupposé de la sociologie visuelle se fonde effectivement sur l’idée que la vue est un sens privilégié de la connaissance du monde et que sa démarche scientifique s’articule autour du fait que l’image peut être un moyen (et non un langage) pour décrire la réalité sociale. Il faut maintenant voir ce que vaut une image en sociologie visuelle, comment elle est constitutive de la réalité sociale, c’est-à-dire, un modèle d’expression, de communication, de monstration et de démonstration, un outil qui rassemble les trois principes fondamentaux d’une analyse : la description, la recherche des contextes, l’interprétation.

▼ Rencontre de classes sociales
Photo prise le 20 avril 2015 dans le quartier St-Roch de Québec
défavorisé-03 : © Pierre Fraser, 2015

Il ne s’agit surtout pas ici de faire un exposé exhaustif et historique des méthodes qui ont été utilisées pour faire de la sociologie visuelle. Plusieurs ouvrages, dont celui de Douglas Harper, Visual Sociology3, en fait une très bonne recension. Pour rappel, il faut remonter à Auguste Comte et Louis Daguerre, pionniers respectifs de la sociologie et de la photographie, pour observer cette rencontre entre une science naissante et une technologie qui allait révolutionner la fin du XIXe siècle et faire du XXe siècle un siècle de l’image. Dans la foulée du développement des techniques photographiques, le journaliste, photographe et réformateur américain Jabob Riis (1849-1914), dès 1890, entreprend de décrire et de montrer, à travers la photo, la condition sociale des quartiers défavorisés de New York. Au cours de la même période, le sociologue Lewis Hine (1874-1940), à la fois documentariste et photographe, entreprend d’utiliser pour la première fois la photographie comme outil documentaire afin de mettre en lumière les conditions de travail dans lesquelles se retrouvent les enfants.

Tout le courant de réforme sociale du début du XXe siècle, aux États-Unis, pour sa part, est grandement tributaire de la photographie et des travaux des sociologues. D’ailleurs, les différents numéros de l’American Journal of Sociology, de 1896 à 1916, comportent un important lot de photographies servant à appuyer les avancées théoriques et les hypothèses alors formulées. Il est également intéressant de constater que l’article du sociologue américain Frank Wilson Blackmar (1854-1931), The Smoky Pilgrims4, relatant la vie de deux familles pauvres du Kansas à travers la photographie, seront par la suite repris par Howard Becker (Photography and Sociology5), Erwing Goffman (Gender Advertisements6 — ritualisation de la féminité dans la publicité) et Douglas Harper (Good Company7, Working Konwledge8) et feront l’objet d’une application concrète en ce qui concerne l’analyse de l’image et son utilisation en sociologie. Comme le souligne Elizabeth Chaplin, ces études démontrent que « lorsque des sociologues, qui sont aussi photographes, produisent des images qui possèdent à la fois une finalité documentaire et certaines qualités esthétiques, celles-ci génèrent, une fois combinées à un texte descriptif, une pratique sociologique enrichie9. » Au XXe siècle, il importe de souligner les importantes contributions de Gregory Bateson et Margaret Mead et leur célèbre ouvrage Balinese Character : a Photographic Analysys10 (1942), ainsi que les travaux de John Collier et Malcolm Collier (1986) avec leurs techniques de production filmique comme inventaire de la culture matérielle. À ne pas oublier Tim Asch9, qui se servit du film pour décrire la vie sociale du Cap Breton en 1950, et finalement, Pierre Bourdieu qui soulignait que « L’étude de la pratique photographique et de la signification de l’image photographique est une occasion privilégiée de mettre en œuvre une méthode originale tendant à saisir dans une compréhension totale les régularités objectives des conduites et l’expérience vécue de ces conduites11. »

Les deux photographies suivantes rendent bien compte de cette idée que la vue est un sens privilégié de la connaissance du monde (des déchets avec des logiques d’utilisation différentes) et que la sociologie visuelle peut effectivement être un moyen (et non un langage) pour décrire la réalité sociale.

▼ Banc situé dans le quartier St-Roch (Québec) devant le supermarché Métro et souvent occupé par des gens défavorisés
déchets-02 : © Pierre Fraser, 2015▼Caisse de bières éventrée tout près du Marché public du Vieux-Port
déchets-03 : © Pierre Fraser, 2015© Pierre Fraser (Ph. D.), 2015 (texte et photos)

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_________________________

1 La Rocca, F. (2007), « Introduction à la sociologie visuelle », Sociétés, vol. 1, n° 95, p. 33-40 [40].

2 Idem, p. 33.

3 Harper, D. (2012), Visual Sociology, New York : Routledge, p. 22.

4 Blackmar, F. W. (1897), « The Smoky Pilgrims », American Journal of Sociology, vol. 2, n° 4, Janvier 1897, pp. 485-500.

5 Becker, H. (1974), « Photography and sociology », Studies in Anthropology of Visual Communication, vol. 1, n° 1, p. 3-26.

6 Goffman, E. (1979), Gender Advertisements, London : Macmillan.

7 Harper, D. (1982), Good Company, Chicago : Chicago University Press.

8 Harper, D. (1987), Working Knowledge, Chicago : Chicago University Press.

9 Chaplin, E. (1994), Sociology and Visual Representation, London : Routledge, p. 221-222.

10 Bateson, G., Mead, M. (1942), Balinese Character : a Photgraphic Analysys, New York : New York Academy of Sciences.

11 Harper, D. (1994), Cape Breton 1952 : the Photographic Vision of Timothy Asch, Louisville, Kentucky : IVSA.

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