L’image comme outil de recherche

Articles / Focus

Le sociologue Simon Langlois rapporte que nous devons à « Howard Becker1-2 plusieurs travaux fondateurs en sociologie visuelle, champ de la sociologie qui est en train d’acquérir ses lettres de noblesse et la reconnaissance de sa spécificité. Ainsi, la revue L’Année sociologique a-t-elle lancé un appel à contribution sur cette thématique et la rédaction a reçu pas moins de 40 textes soumis alors que normalement un tel appel suscite une quinzaine de propositions. Les jeunes sociologues et la relève dans la discipline s’intéressent aux images3. »

Langlois affirme également que la sociologie visuelle est aussi de plus en plus « un outil de recherche, une méthode d’observation et un mode de restitution de résultats d’enquêtes », c’est-à-dire que « l’image est une donnée de terrain au même titre que l’entretien, le document d’archives, le questionnaire ou la donnée statistique. » D’ailleurs, Stanczak, dans son article intitulé Image, Society and Representation, n’a-t-il pas dit : « Les faits ne parlent pas d’eux-mêmes, enseigne-t-on dans nos cours et il en va de même pour les images qui exigent un travail de construction de la part du chercheur4. »

Venant de la part d’un sociologue aussi rompu que Langlois à la sociologie quantitative, la remarque suivante est d’autant plus intéressante :

« L’image est aussi un mode d’écriture dans la sociologie visuelle. L’image fait partie de l’argumentation scientifique, tout comme la donnée empirique classique en appui au diagnostic du sociologue. L’image donne sens à une interprétation et elle peut être considérée comme n’importe quelle autre donnée validée dans un énoncé scientifique. La sociologie d’un phénomène social se fait aussi avec l’image. Les publications les plus éclairantes sur le grand mouvement social étudiant qui a marqué la société québécoise en 2012 ont ainsi fait largement appel à l’image non seulement pour illustrer ce qui s’est passé dans la rue et les institutions d’enseignement post secondaires, mais aussi pour en faire l’analyse à la suite d’une construction, d’une interprétation par les sociologues qui les ont choisies. L’image est un mode d’écriture sociologique incontournable sur le mouvement étudiant québécois. »

Dans le cadre des pratiques de la sociologie visuelle, l’image peut être interprétée en fonction du mode de recherche dans lequel elle s’inscrit : empirique, narratif, réflexif, phénoménologique. Autrement dit, l’image permet une meilleure compréhension de ce qui est observé qu’une simple description dans un carnet de terrain. Le bref périple visuel que propose Langlois dans une ancienne prison estonienne est particulièrement éloquent à ce sujet. En fait, comment rendre compte adéquatement des signes qui indiquent où se situe la prison (panneau indicateur), l’aspect sombre et gris de l’édifice, le côté lugubre des cellules et la transformation à vocation commerciale de l’édifice sans utiliser l’image ?

L’indicatif
© Simon Langlois, 2014
Langlois-01 : © Simon Langlois
L’immeuble aujourd’hui
© Simon Langlois, 2014
Langlois-02 : © Simon Langlois
▼ La porte d’entrée
© Simon Langlois, 2014
Langlois-03 : © Simon Langlois
« Lors d’un récent voyage pour assister à un colloque de l’association européenne de sociologie à Tartu en Estonie, j’ai visité la Grey House, morne édifice gris du centre-ville dans lequel l’occupant soviétique a torturé et massacré dans les années 1950 des centaines de citoyens locaux, résistants et opposants au régime en place. L’Estonie a ainsi perdu le quart de sa population lors de l’occupation allemande (1939-1945) et russe par la suite. […] La visite des lieux est émouvante, car ils sont restés tels quels après le départ précipité de l’occupant soviétique. Mais ce qui m’a aussi frappé, c’est l’usage du rez-de-chaussée de l’édifice, dont les locaux ont été convertis en magasins d’aspirateur et en bureau d’une agence de voyages. La photo de cette « maison grise » illustre à elle seule la profonde mutation de ce pays balte et sa traversée d’un demi-siècle douloureux, passé d’un régime totalitaire sanglant à la société de consommation telle qu’elle s’est imposée partout sur la planète. »

Après la chute du régime et le retour à l’indépendance au début de 1990, l’édifice lugubre a été transformé en immeuble à appartements, mais on a conservé au sous-sol les cachots, salles de torture et salles d’exécution, ouverts au public pour préserver la mémoire de ces temps difficiles.

Anciennes cellules du régime soviétique en Estonie comme gardienne de la mémoire d’un passé répressif
© Simon Langlois, 2014
Langlois-04 : © Simon Langlois« Les clichés précédents illustrent la triple vocation contemporaine de l’ancienne maison grise, devenue lieu d’habitat urbain, lieu de mémoire (au sens donné à ce terme par l’historien Pierre Nora), mais aussi lieu commercial. Voilà bien trois fonctions sociales qui cohabitent en ville, mais il est rare de les voir se côtoyer dans un même édifice. »

Avec la photo précédente proposée par Langlois, il est pertinent de souligner le signe visuel que représente la couleur « rouge sang » des portes des cellules qui renvoie à un régime totalitaire sanglant, tout comme il importe de souligner l’état du ciment du plancher, tout comme il convient de décrire la décrépitude des lieux. Ce sont tous là des repères visuels qui permettent de situer socialement une époque et ses pratiques carcérales. Autrement, le côté plus léché de la façade de l’édifice d’aujourd’hui, avec ses devantures commerciales, renvoie à la société de consommation, autres repères visuels.

Il importe également de souligner que la notion de repère visuel, en sociologie visuelle, est importante, car les repères visuels décrivent des parcours, lesquels parcours délimitent par la suite des territoires à la fois géographiques et sociaux. Cette notion de repères, parcours et territoires, initialement élaborée par Georges Vignaux, se veut ma contribution originale à la sociologie visuelle. Le lecteur pourra approfondir cette notion à la section La sociologie photographique de ce cours.

▼ Le bâtiment intégral de la prison, typique de l’architecture de l’ère soviétique
© Simon Langlois, 2014
prison-02 : © Simon Langlois© Pierre Fraser, 2015 (texte et photos)

Articles / Focus

_______________________

1 Becker, Howard (1974), « Photography and sociology », Studies in the anthropology of visual communication, vol. 1, p. 3-26.

2 Becker, Howard (2007), « Les photographies disent-elles la vérité ? », Ethnologie française, vol. 37 p. 33-42.

3 Langlois, S. (2015), « La sociologie visuelle. Nouveau champ de la discipline », Bulletin du département de sociologie de l’Université Laval, février, n° 15, p. 4-6 [4].

4 Stanczak, G. C. (2007), « Image, Society and Representation », Visual Research Methods, Los Angeles : Sage.

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