Corps mutilés : du XVIIe siècle aux séries policières

tele-02Une grande partie de la production artistique du XVIIe siècle est peuplée de corps souffrants et macabres, tout comme de corps en miettes, coupés, découpés, disséqués, mutilés, suppliciés, éventrés, martyrisés, autoflagellés, parfois lacérés. La souffrance s’exprime autant dans le corps sanglant, que dans celui exposé à la pourriture, que dans celui exposé par la dissection. Cette représentation du corps est à l’image même de la violence quotidienne qui lui est faite dans cette Europe travaillée par différentes représentations d’ordre religieux, médical et politique. Dans cette représentation iconographique du corps, ce n’est pas « le dégoût ou l’horreur que recherchent avant tout les auteurs, peintres ou artistes-collectionneurs, [mais à] davantage ordonner et charger de sens ce qui pourrait sembler absurde et inacceptable : la souffrance humaine et la mort. Le corps souffrant dans toute sa violence, parce qu’il est figuré, devient vecteur de l’expression des sentiments les plus intimes[1]. » Le corps ainsi représenté permettrait « de sublimer la souffrance et l’horreur, en faisant du lecteur un acteur et un voyeur[2]. » Le corps souffrant est donc aussi corps social.

Le peintre Pierre-Paul Rubens (1577-1640) participe activement à cette violence faite au corps en grossissant les volumes, en déformant les chairs, les têtes et les cous, en boursouflant les ventres et les membres dans un effondrement systématique des chairs. Sa propre version des Trois Grâces déchues, par rapport à celle de Raphaël au siècle précédent, est une claire indication de vouloir montrer ce débordement de chairs en expansion sous l’effet d’une masse adipeuse croissante. Dans l’une de ces lettres, Rubens dira à son interlocuteur à propos de cet envahissement adipeux : « La principale raison pourquoi les corps humains de notre temps sont différents de ceux de l’antiquité, c’est la paresse, l’oisiveté et le peu d’exercice que l’on fait. Car la plupart des hommes n’exercent leur corps qu’à boire et à faire bonne chère. Ne vous étonnez donc pas, si, amassant graisse sur graisse, on a un ventre gros et chargé, des jambes molles et énervées, et des bras qui se reprochent à eux-mêmes leur oisiveté[3]. » Considéré sous cet angle, le gros est victime de sa paresse et de son insatiable gourmandise[4]. Il est objet de curiosité avec sa graisse paralysante qui infiltre le corps dans ses moindres interstices, craquelant les chairs.

À l’inverse du corps magnifié et glorifié du XVIe siècle, le XVIIe siècle met en scène un corps dans ce qu’il a de plus ordinaire, « fait d’humeurs et de graisse, sécrétant odeurs et suintements, aux fonctions organiques inavouables[5]. » C’est le corps ramené à son plus petit dénominateur commun. C’est le corps grossier, qui « étale sa matérialité physique où l’embonpoint érotique devient obésité répugnante[6]. » Paradoxalement, à l’inverse de ce corps grossier, avec Rubens, ce sont trois siècles d’art et d’excès de graisse qui se profilent. De Jacob Jordaens (1593-1678) à Pierre-Auguste Renoir (1841-1919), « déités plantureuses, cupidons à fossettes, voire martyres potelées ou saintes mamelues[7] » peupleront la peinture où les « formes rebondies, à l’égal des nuées qui ravissaient les béates jusqu’aux parvis [les accueillent par] des rondes de chérubins dodus[8]. »

Alors que Rubens déforme volontairement le corps, se moque délibérément du corps en excès de graisse du bourgeois, alors qu’ailleurs le corps est montré dans sa souffrance sous différentes facettes mille fois reproduites, celui des élites et des nobles suggère, a contrario, la minceur, la retenue, la découpe, l’élégance et le raffinement. Avec ces trois types d’iconographie, l’art renvoie à la population l’image d’un corps socialement stratifié : le corps souffrant du peuple, le corps boursouflé des bourgeois trop bien nourris, le corps civilisé, cultivé, raffiné et élégant de l’élite.

Le XXIe siècle, pour sa part, en sus du corps idéal auquel tous sont conviés, propose le retour du corps mutilé dans sa représentation iconographique. Les séries policières américaines, CIS, NCIS, Bones, Castle, Éternel et bien d’autres, n’ont de cesse de nous présenter comment le corps a été victime de violence (le meurtre), comment il est trouvé et dans quel état il est trouvé (mise en place de la scène de crime avant l’arrivée du médecin légiste), comment il est évalué (avec l’arrivée du médecin légiste et de son équipe), comment il est dépecé (dans la salle d’autopsie par le médecin légiste), comment il est scientifiquement analysé (déploiement d’une batterie de technologies biologiques, bioinformatiques, et informatiques), comment il est objet d’investigation (les policiers et les enquêteurs qui s’enquièrent auprès du médecin légiste des avancées de son analyse tout en montrant le corps ouvert étendu sur la table d’autopsie offert aux regards du téléspectateur), comment le corps mutilé objective le déroulement narratif. Autrement dit, plus la souffrance infligée au corps mutilé a été grande, plus la vengeance par procuration des enquêteurs sera à la mesure de l’offense. De plus, étant donné que les enquêteurs disposent d’une absence de crainte totale envers celui qui a commis le meurtre, car ils disposent du pouvoir et de la protection du système judiciaire, leur riposte est à l’aune d’un honneur à venger, celui de l’ancien propriétaire du corps tué et mutilé.

tele-01Comme le souligne Michel Onfray dans Le Souci des plaisirs[9], le corps mutilé s’inscrit dans « un espace mental et intellectuel, ontologique et métaphysique, spirituel et philosophique, dans lequel on ne jouit que du corps détruit, coupé, taillé, martyrisé, éviscéré, brûlé, décapité, décharné, empalé, noyé, déchiré, fouetté, pendu, crucifié, violé, égorgé, lapidé, torturé, déchiqueté, étouffé, écartelé, assassiné, broyé, dévoré, enchaîné, ligoté, battu, pendu, frappé, bastonné, lacéré, scié, tué. » Y a-t-il ici quelque chose à ajouter ou à retrancher ? Nietzsche disait que « l’âme elle aussi doit avoir ses cloaques particuliers où elle fait écouler ses immondices[10] », et en ce sens, ces séries policières nous permettent, personnellement et collectivement, de procéder à l’écoulement de nos propres immondices morales et esthétiques.

Avec cette iconographie proposée par le XXIe siècle, le corps idéal et le corps mutilé renvoient à la population l’image d’un corps qui doit, tout au cours de sa vie, être de justes proportions, performant, flexible, agile et endurant, mais qui peut à tout moment subir la violence d’une civilisation qui, depuis 2 000 ans, depuis l’arrivée du christianisme en fait, célèbre le corps malade, mutilé, maltraité et avili. Mettre en vedette le corps mutilé dans des séries policières, c’est remettre à l’ordre du jour la logique chrétienne du corps souffrant, c’est croire que la mortification sauve, que les mauvais traitements infligés au corps conduisent à une béatitude éternelle. Repose en paix… Et c’est généralement sur cette épiphanie, construite sous différentes formes, que se concluent les séries policières où le corps mutilé constitue la trame narrative.

© Pierre Fraser, 2016

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[1] Herman de Franceschi, S. (2012), Comptes rendus, Dix-septième siècle, vol. 2, n° 255, p. 371-378.

[2] Bien, C. (2010), « Comment ne pas céder au plaisir de voir la souffrance, et de souffrir soi-même ? », in Corps sanglants, souffrants et macabres. La représentation de la violence faite au corps en Europe, XVIe et XVIIe siècles, sous la direction de Charlotte Bouteille-Meister et Kjerstin Aukrust, Paris : Presses Sorbonne nouvelle, p. 256.

[3] Gachet, E. (1840), « Lettre inédites de Pierre-Paul Rubens », trad. par René de Piles du fragment latin sur l’Antique, in Cours de peinture par principes, p. 127, in-12, 1766, Bruxelles : Hayez, p. lxxxi.

[4] Difficile, une fois de plus, de ne pas se référer à la téléréalité américaine The Biggest Loser où les entraîneurs démontrent par «A+B» aux participants le résultat de leur paresse et de leur insatiable gourmandise en les affichant sur une pesée pour le plus grand plaisir de millions de téléspectateurs ; aujourd’hui, la paresse et la gourmandise se mesurent objectivement.

[5] Laneyrie-Dragen, N. (2008), L’invention du corps, Paris : Flammarion, p. 162.

[6] Arasse, D. (2005), « La chair, la grâce, le sublime », Georges Vigarello (ed.), Histoire du corps, tome 1, p. 476.

[7] Sendrail, M. (1967), Sagesse et délire des formes, Paris : Hachette, p. 109.

[8] Idem., p. 111.

[9] Onfray, M. (2008), Le souci des plaisirsConstruction d’une éthique solaire, Paris : Flammarion.

[10] Nietzsche, F. (1878), Humain, trop humain, Le voyageur et son ombre, § 46.

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