Délire technologique et élite technocratique

Extrait du livre Domination Technologique (p. 123-125). Téléchargez le livre.
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Nerditude. Un néologisme. Une façon d’être. Une façon de penser, d’entrevoir le monde, de socialiser. Une façon de faire des affaires, de mener l’économie, de capitaliser. Un état parmi bien d’autres de la volonté de puissance. Un état qui a la cote. La nerditude, c’est un peu le surhumain annoncé par Nietzsche. Le nerd dit un grand oui aux technologies numériques. Il a dynamité nos façons de voir le monde. Même plus, il nous convie à une révolution permanente, celle de nous-mêmes, celle de faire de chacun de nous un surhumain. Ce n’est pas rien. Ce n’est ni banal ni trivial.

Ce serait un euphémisme de dire que la Silicon Valley est un incubateur d’entreprises de haute technologie, pour ne pas dire l’Eldorado de la culture techno. Tout, dans cet univers, est mis en place pour satisfaire le délire technologique, depuis les infrastructures, en passant par la culture, jusqu’à l’incontournable capital de risque. Et lorsque je dis délire, c’est qu’il s’agit bien de délire, dans son acceptation étymologique la plus basique, à savoir, un état caractérisé par une perte du rapport normal au réel et un verbalisme qui en est le symptôme. Aucun autre secteur de l’activité économique, depuis la Révolution industrielle, n’a réussi à créer une culture aussi forte autour de lui. Jamais l’acier, le chemin de fer, le complexe agroalimentaire, le pétrole, l’électricité, l’automobile, la pâte dentifrice n’ont réussi à créer un investissement psychologique aussi fort que celui des technologies numériques et de l’information.

Certes, l’acier, le chemin de fer et l’automobile ont modifié le paysage culturel, économique et politique de nos sociétés, mais personne, sauf quelques cas extrêmes, ne s’investit dans une relation globale et englobante avec un chemin de fer, une automobile ou un tube de pâte dentifrice. À l’inverse, les technologies numériques engagent des milliards de gens sur la planète, non plus seulement au quotidien, mais au niveau de la minute même de l’existence. Il ne s’agit plus seulement d’une variation de degré dans un seul et même registre de relation aux objets, mais bel et bien d’un changement de registre dans la relation aux objets. Le téléphone intelligent et l’ardoise électronique sont désormais les vecteurs par lesquels passe, s’exécute et se vit cette relation. Le changement est d’importance. Et ce changement, l’élite technocratique y est forcément pour quelque chose.

Qui est, au juste, cette élite technocratique ? En fait, elle a toujours plus ou moins existé sous la forme de techniciens, d’ingénieurs et d’inventeurs, depuis James Watt et sa machine à vapeur, depuis Thomas Edison et ses multiples inventions qui ont changé la face du monde. En sus du nerd, il y a le geek et le hacker. Le geek se retrouve tout autant dans les entreprises de haute technologie qu’isolé chez lui dans son garage, sa chambre ou le sous-sol. Avec l’arrivée des ordinateurs au début des années 1980, il a essentiellement été associé à l’archétype du crack de l’informatique. Mais ce serait trop réducteur que de le confiner à ce seul rôle. Depuis le milieu des années 1950, le terme geek a surtout désigné un individu possédant des connaissances extrêmement pointues dans un domaine précis. Socialement parlant, le geek agit comme un véritable catalyseur. Constamment à la fine pointe de l’information, constamment à la fine pointe de l’utilisation de gadgets électroniques de toutes sortes, il fait partie de ceux qui adoptent une technologie dès sa sortie, en explore les arcanes et en diffuse les avantages. Dans la culture techno, le hacker, souvent confondu avec le cracker, n’est pas du tout ce louche individu qui pirate les systèmes informatiques, bien au contraire. Le hacker est plutôt un bricoleur informatique, quelqu’un qui possède une connaissance intime de l’informatique, qui éprouve un réel plaisir à non seulement améliorer les systèmes existants, mais à constamment en inventer des nouveaux. Chez Google, Apple, Facebook et Amazon, ce sont eux qui font en sorte que notre expérience, en tant qu’utilisateur, soit la plus fluide possible, la plus connective possible et la plus engageante possible.

Pierre Fraser, 2016
Creative Commons

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