D’où vient ce besoin d’être constamment branché et connecté ?

Extrait du livre Domination Technologique (p. 60-62). Téléchargez le livre.
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D’où vient ce besoin d’être constamment branché et connecté ? En fait, peut-être avons-nous oublié que ce sont tous les gadgets qui possèdent une puce électronique qui se branchent et se connectent, et non les êtres humains. Et elle est justement là la puissance de réenchantement des technologies numériques. Le véritable défi de la communication n’est pas tant dans le fait de disposer de technologies performantes pour se connecter et interagir, mais dans notre capacité à gérer la communication avec nos pairs. Texter ou rédiger quoi que ce soit n’est pas bien compliqué, car les outils de communication oblitèrent les problèmes de base inhérents à la communication entre individus.

Communiquer, c’est être capable de gérer la différence de l’autre, et cette différence, les outils de communication la voilent pour ainsi dire. Interagir par technologies interposées permet d’être en contact avec des gens avec qui nous n’aurions peut-être aucune affinité en présence effective. Nous pourrions même ne jamais vouloir nous retrouver avec certaines personnes dans une même pièce, c’est tout dire… Communiquer est une épreuve. C’est l’épreuve d’autrui, l’épreuve d’être confronté à une différence qu’il faut gérer. Et pour gérer cette différence, il est impossible de le faire par technologies interposées. Le seul moyen de communiquer véritablement, c’est d’être en présence physique avec l’autre, et pas autrement. C’est ce que nous avons cru jusqu’à aujourd’hui. Peut-être sommes-nous en passe de réinventer la notion même de grégarité.

La thématique actuelle qui veut que notre société soit une société qui communique est sans fondement et une illusion. Une illusion, dans le sens où plus les outils et les moyens de communication prolifèrent, moins on communique. Il s’agit peut-être d’un cliché, un lieu commun ou je ne sais quoi, mais il n’en reste pas moins que nous sommes devenus une société interagissante et non communicante. Et j’insiste sur ce point, une société interagissante.

Pourquoi cette communication par technologies interposées est-elle devenue si obsédante ? En fait, nous cherchons tous, chacun à notre niveau, à communiquer, car la vie se construit forcément dans l’échange avec autrui. Aucun d’entre nous ne peut se targuer de contrôler et maîtriser la communication avec l’autre. Notre communication en présence effective avec l’autre est la plupart du temps un mélange d’erreurs et de succès, d’essais infructueux ou concluants, de frustrations ou de bonheurs, et parfois, pleine de contresens. En somme, elle est toujours un peu ratée, mais jamais performante et efficace. Elle n’est jamais ce que nous voudrions qu’elle soit. Elle nous échappe et nous glisse constamment entre les doigts. Elle est fugace et ne se laisse encadrer par aucun protocole de transmission de l’information comme entre appareils fédérés par les technologies numériques. Et pourtant, les technologies numériques s’apprêtent peut-être à fédérer cette fugacité pour la rendre durable, permanente et éventuellement d’une stabilité à toute épreuve.

C’est dans la fugacité de la communication par technologies interposées que l’interaction vient s’immiscer et obtient préséance sur la communication. L’interaction nous libère de toutes les contraintes et vient souligner le triomphe de la société individualiste de masse, celle des egos seuls et interconnectés. Interagir sans contraintes et en toute liberté, c’est le rêve imaginé par nos sociétés depuis la mise en place de la démocratie moderne il y a environ deux cents ans au Siècle des Lumières. Nous nous sommes collectivement dotés d’un puissant système d’interaction incroyablement efficace et performant. Nous avons consommé le passage de la communication à l’interaction.

Les technologies de la communication nous libèrent de la contrainte de gérer la communication et la différence avec autrui, et nous redonnent, par le fait même, la maîtrise sur notre communication avec une vitesse absolument prodigieuse. Qui ne serait pas tenté par une telle promesse ? Eh bien, nous en sommes là. Comme jamais auparavant nous nous sommes dotés d’outils ultras puissants et performants qui nous permettent d’interagir sans contrainte et sans filtre. Nous avons érigé en système, dose après dose, depuis le Siècle des Lumières, le « Only Me ». Nous sommes finalement devenus un puissant ego maître de sa destinée.

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