Innover pour réenchanter le monde (le syndrome du geek)

Le mot « innovation » n’est pas un mot innocent, car il implique une façon de voir le monde, une façon de gérer le quotidien d’une entreprise, une façon de se projeter dans l’avenir. Il ne faudra pas se surprendre d’entendre répéter dans la bouche de tous les entrepreneurs patentés ce leitmotiv devenu le zeitgeist, devenu l’esprit du temps. Il ne faudra également pas se surprendre d’entendre le chœur des technoévangélistes répéter jusqu’à plus soif que leur pays est en retard sur le plan technologique, que les municipalités n’adhèrent pas au concept des données ouvertes (le syndrome de la transparence), que les systèmes de santé soient si peu informatisés, que les élections se déroulent encore avec un crayon et un bulletin de vote, que le système scolaire est en retard sur les autres pays qui, eux, ont pris le virage technologique, etc. En résumé, il y aurait toujours quelqu’un, ou un organisme gouvernemental quelconque, ou une entreprise quelconque, qui n’est pas à la fine pointe de la technologie. Sans la présence de ce discours, impossible d’innover…

L’innovation n’est pas seulement l’élément fédérateur des nerds et des geeks, il en est même le vecteur qui permet à l’élite technocratique et leurs entreprises de défier les lois du marché, à savoir, constamment développer de nouvelles technologies afin de verrouiller un marché et le rendre captif, ou bien, le déstabiliser pour le réformer en faisant fi de toutes les lois en vigueur. Dans la dynamique des entreprises de haute technologie, seuls ceux en mesure de devancer leurs concurrents par la seule innovation peuvent espérer survivre.

Le réenchantement du monde par les technologies numériques est possible. Il passe par l’innovation. Innover, c’est aussi promettre. Promettre est paradoxal, car la nouveauté exige d’oublier le passé. La promesse se comporte comme une volonté active de garder une impression favorable de l’innovation à venir. N’est-ce pas par la promesse que les nerds envisagent une société où chaque individu est de plus en plus maître de lui-même en disposant de plus en plus de technologies, qui améliorent non seulement sa vie, mais aussi la vie en société ? Le nerd qui promet dispose du temps présent et de l’avenir. Il dispose du temps propre à chacun, le façonne pour l’avenir, l’homogénéise et lui assure une identité qui lui est propre. Par la promesse du nerd, l’homme peut désormais anticiper ce qu’il sera dans un futur plus ou moins rapproché. La promesse du nerd assure une permanence de l’identité de chaque individu, la pérennise. Là est le réenchantement du monde.

Innover, pour le nerd comme pour le geek, c’est s’attendre à ce que l’individu soit constamment prédisposé à accueillir la nouveauté. Cette attitude, essentielle dans une société technolibérale comme la nôtre, valorise avant tout l’instant présent comme porteur de nouvelles possibilités, comme créateur d’opportunités, comme constructeur d’identités. L’innovation c’est aussi la promesse de promettre en souverain. Promettre en souverain, c’est disposer d’un terrible pouvoir, celui de dresser et d’élever. Promettre en souverain, c’est aussi, comme le soulignait Deleuze, de former un individu de telle manière qu’il puisse mettre en œuvre ses forces réactives. Et le nerd en a compris la complexe dynamique. C’est le devenir plus, la volonté de puissance qui l’anime dont parlait Nietzsche.

© Pierre Fraser, 2016.

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