Quand la société incite à la saine alimentation

La saine alimentation, entre croyances populaires et faits scientifiques avérés

Le juriste et philosophe américain Cass Sunstein1  propose une théorie de l’action qu’il nomme nudging (incitation à…). Le concept central de Sunstein s’articule autour de l’idée qu’il est plus facile de ne pas prendre de décisions plutôt que d’avoir à mettre en œuvre toute une série d’interventions pour régler un problème. Autrement dit, au lieu d’enseigner aux gens comment surmonter leur propre indécision (inertie), il faut plutôt tirer avantage de cette indécision afin de solutionner un problème donné. En fait, pour Sunstein, il s’agit d’élaborer et d’exploiter ce qu’il nomme une « structure de choix » pour encourager des attitudes et des comportements favorisant le maintien d’un poids santé. Par exemple, la campagne de santé publique recommandant de manger 5 portions de fruits et de légumes par jour et de faire 30 minutes d’activité physique quotidiennement est un incitatif (nudge) à adopter un mode de vie sain. Conséquemment, le nudging suppose que l’individu qui s’alimente en dehors des balises de cet incitatif saura qu’il n’a pas adopté les attitudes et comportements voulus pour maintenir un poids santé. L’individu est dans une position où il doit prendre une décision, c’est-à-dire qu’il doit surmonter sa propre indécision.

Chaque décision à prendre, selon Sunstein, est sujette à une architecture de choix, laquelle offre une certaine gamme de possibilités — elle est non contraignante, elle est incitative. Ainsi, s’il est souhaitable qu’un individu modifie ses habitudes alimentaires afin de maintenir ou d’atteindre un poids santé, et qu’il est difficile d’amener l’individu à le faire, il faut alors lui proposer une architecture de choix à partir de laquelle il pourra juger de sa propre condition, ce qui l’amènera éventuellement à faire les « bons choix ». Par exemple, en offrant à un individu le soda de format moyen plutôt que le plus grand, cette incitation tire avantage de sa propre indécision (inertie). Dans un nudge world typique, un individu qui commande un verre de soda au cinéma recevra par défaut un verre de format moyen — aucune question à se poser, c’est le format par défaut — à moins que l’individu décide de choisir un plus petit ou un plus grand format (architecture de choix). Dans un nudge world idéal, ce seront plutôt les sodas diètes de format moyen qui seront proposés par défaut, et pour obtenir une version non diète, l’individu devra la commander. Finalement, dans le meilleur des nudge world, les producteurs et les détaillants devraient offrir par défaut le format moyen.

Certes, comme le spécifie Sunstein, le nudging a un côté paternaliste, mais c’est un paternalisme peu contraignant, car il a tout à voir avec les moyens et non avec la finalité : il ne s’agit pas d’obliger les gens à adopter telle ou telle attitude, mais d’orienter leurs choix. Pour Sunstein, il ne s’agit pas d’une obligation, car l’individu conserve non seulement son autonomie, mais aussi la possibilité de faire d’autres choix. En ce sens, le nudging est une incitation à tendre vers tel ou tel type de comportement à partir d’une architecture de choix qu’il suffirait de concevoir de façon à ce qu’elle soit efficace. Cette façon de procéder pose cependant un problème d’un tout autre ordre : qui peut s’arroger le droit d’élaborer une structure de choix qui conduira un individu à adopter des comportements alimentaires plus sains ? L’individu n’est-il pas réputé libre de ses propres choix ? Pour le philosophe Marc D. White2, le nudging possède, en ce sens, un certain côté manipulateur qui retire à l’individu la possibilité de disposer librement de ses choix. Et sur ce point, il y a tout un débat qui fait actuellement rage autour de la notion de nudging. Par contre, à y regarder de près, le nudging s’inscrit quasi naturellement dans cette actuelle tendance santé tous azimuts que proposent tant les institutions de pouvoir responsables de la santé publique, que les médias de masse, que les nutritionnistes et promoteurs de l’activité physique, à savoir, l’incitatif à adopter un mode de vie sain (alimentation, activité physique), c’est-à-dire qu’il faut vivement inciter les gens à faire les bons choix.

© Pierre Fraser, 2015.

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[1] Sunstein, C. R. (2012), Why Nudge? The Politics of Libertarian Paternalism, New Haven : Yale University Press.

[2] White, M. D. (2013), The Manipulation of Choice: Ethics and Libertarian Paternalism, New York : Palgrave Macmillan.

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