Saignée médiévale et détox contemporaine, une même logique

La saine alimentation, entre croyances populaires et faits scientifiques avérés
La sensibilité du Moyen-Âge est avant tout celle d’un rapprochement entre le cadavre et la charogne. Ici, analogies et adéquations prévalent où le mal s’étend comme les moisissures, croupit comme les eaux dormantes, grandit comme la gangrène. Contact et proximité, transmission incontrôlable de la corruption qui démontrerait une causalité organique à ce mal. La pourriture, à elle seule, signale, provoque une mise en alarme. À elle seule, elle dit le mal. Les humeurs du corps, ses fluides, ses signes potentiels de putréfaction disent non seulement le danger, mais l’épurement qui doit être fait. Et cet épurement se traduira par la saignée qui libère le surplus d’humeurs accumulées. Un constat, donc : trop d’humeurs surcharge, trop d’humeurs est risque de pourriture. La sensibilité hygiéniste médiévale a non seulement corrélé humeur et pourriture, mais a aussi institutionnalisé la pratique qui devient ainsi mesure prophylactique : les gens se saignent par précaution dans le seul but de conserver la santé.

Aujourd’hui, les gens font de la « détox » exactement dans le même but et pour les mêmes raisons que proposaient les médecins du Moyen-Âge pour la saignée. À 800 ans de distance, les mêmes enchantements opèrent toujours. Pour les tenants de la « détox », il s’agit « d’une désintoxication profonde de l’organisme, héritée de millénaires de savoir traditionnel et cas pratiques. Aujourd’hui elle est préconisée par les naturopathes, et depuis quelques temps elle revient à la mode après avoir été délaissée pendant 50 ans. Certains de nos organes sont appelés « émonctoires » (la peau, les poumons, le foie, les reins, les intestins), c’est à dire qu’ils s’occupent d’évacuer les toxines de notre organisme. Le problème, c’est qu’avec l’alimentation moderne, ces usines de traitement des déchets ont trop de travail, elles saturent ! Les symptômes sont variés : prise de poids, mauvais sommeil, teint blafard, poches et cernes sous les yeux, problèmes digestifs, cutanés (eczéma, acné…), ORL (otites à répétition, rhinites, sinusites…), allergies, affaiblissement du système immunitaire, infections urinaires, et j’en passe ! Une détox permettra de soulager les émonctoires, de leur donner beaucoup moins de travail. Comme ils auront du temps libre, il s’occuperont de traiter les « dossiers en retard », donc les toxines stockées[1] ! »

Dans ce discours du XXIe siècle, il faut retenir certains éléments constitutifs : la seule ancienneté de la pratique la validerait, car elle est « héritée de millénaires de savoir traditionnel et cas pratiques » ; la seule redécouverte de la pratique hors des sentiers balisés de la science, après 50 ans de réclusion, la cautionnerait ; le seul fait que l’alimentation moderne soit industrialisée confirmerait de facto qu’elle est toxique pour l’organisme ; l’alimentation moderne « surchargerait » nos organes et les empêcheraient d’assurer adéquatement leur rôle de filtration des toxines ; en déchargeant les organes émonctoires du surplus de travail causé par l’alimentation moderne, ces derniers seraient mieux à même de s’occuper de certaines toxines « stockées » depuis des lustres dans de quelconques recoins obscurs du corps. Ce sont tous là des éléments discursifs qui construisent un éthos de vie calé dans une logique de la prévention de soi. À y regarder de près, la sensibilité hygiéniste du XXIe siècle a non seulement corrélé détox et pourriture, mais elle en a fait un discours quasi institutionnalisé, qui correspond à cet horizon de la peur qui se rapproche de plus en plus du corps.

Autre similarité à mettre en lumière, c’est que la saignée, au Moyen-Âge, est aussi affaire d’exclusion sociale, car seules les élites, aristocratie et bourgeoisie, disposant des revenus nécessaires pour se payer un médecin, peuvent la pratiquer. Aujourd’hui, seules certaines classes sociales disposant de revenus adéquats peuvent s’alimenter sainement et se payer des cures de détoxification. Il s’agit là d’un phénomène social récurent tout au cours de l’histoire : la santé est avant tout réservée aux mieux nantis. Par exemple, dans les sociétés où l’accès aux soins est universel, il n’en reste pas moins que personne n’est égal face à la santé. Certes, tous, sans exception, recevront les mêmes soins professionnels dans le système de santé en fonction de telle ou telle maladies, mais personne, une fois de retour dans son milieu de vie, ne sera confrontée aux mêmes conditions sociales pour recouvrer la santé.

© Pierre Fraser, 2016.

[1] Mentheour, E. (2012), La detox : grands principes et effets bénéfiques, FitNext.

2 thoughts on “Saignée médiévale et détox contemporaine, une même logique

  1. Bonjour, j’ai bien aimé votre analyse socio-historique. Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est similaire à la saignée, mais faire des cures détox est une pratique préoccupante ! J’ai d’ailleurs fait quelques recherches récentes sur ce sujet et ces régimes donnent beaucoup de promesses qui ne sont pas tenues au niveau nutritionnel et santé : je e permets de compléter votre sujet côté nutrition 🙂 https://quoidansmonassiette.wordpress.com/2016/02/20/regimes-detox-plus-mythe-que-relle-efficacite-sante/ L’EFSA a d’ailleurs refusé les allégations de détoxification.

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    1. Merci pour la suggestion du lien, c’est très intéressant !

      En fait, je ne dis pas que la saignée et la détox sont des techniques similaires, mais bien que leur logique sous-jacente est la même, à savoir, la purification du corps. La saignée voulait décharger le corps des humeurs qui le pourrissent, alors que la détox veut éliminer les toxines qui l’intoxiquent. Il s’agit là d’une constante qui traverse l’histoire.

      Je vous invite à lire un article qui amorce une longue réflexion sociologique sur l’alimentation tirée de ma thèse de doctorat.
      https://pierrefrasersociologie.wordpress.com/2016/02/21/la-montee-du-nutritionniste/.

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