La tendance « slow » : slow food, parenting, sex, fashion, media, culture

Le philosophe et chercheur français Georges Vignaux a souligné que la construction de l’identité de soi s’effectue par soustraction et non par addition : « nous ne sommes, d’une certaine façon, qu’au travers de ce que nous refusons[1]. » Partant de là, et d’un strict point de vue sociologique, comment faut-il interpréter ce qui motive certains groupes de la société à vouloir « ralentir » certains comportements ? La réponse semble tomber sous le sens : nous vivons dans une société où tout roule à la vitesse grand V, où le temps se compresse de plus en plus, où les milliers de fils invisibles de la communication, constamment dans l’instantanéité, nous relient indubitablement à une quelconque activité professionnelle. Le règne du temps court semble avoir supplanté celui du temps long. Conséquemment, un culte de l’urgence s’est installé[2]. À tout bien regarder, dans une société fonctionnant souvent sur le seul registre de la réactivité, émergent alors des tendances qui convient à ralentir. Par contre, la réalité est plus complexe que ces simples constats.

Tout d’abord, une question : à quel phénomène social répond la volonté de ralentir ? Ma réponse s’articule autour de 4 paramètres voués à une transformation de soi : décrocher ou faire une pause d’un mode de vie occidental consumériste à outrance (pour mieux y replonger par la suite) ; rechercher l’essentiel dans une société qui serait en perte de repères fondamentaux (tout en continuant à vivre avec les repères de la modernité au jour le jour au travail) ; vivre l’authenticité (n’est vrai et authentique que ce qui renvoie à une autre époque, à d’autres façons de faire relevant plutôt de l’artisanat que de l’industrialisation) ; s’imposer une discipline personnelle de vie qui oblige à redéfinir ses propres aspirations personnelles par rapport au discours consumériste et techniciste ambiant (tout en continuant à être détenteur d’une carte de crédit et d’un téléphone intelligent).

En fait, quand on y regarde de près, des mouvances comme le Nouvel Âge, les médecines naturelles, l’écologisme, l’alimentation biologique et la méditation sont toutes porteuses de cette recherche de l’essentiel. Il y a là tout un discours qui s’est construit relativement aux « effets délétères » du mode de vie occidental qui rendent les gens malades — l’agriculture industrialisée contamine les sols et les gens, les énergies fossiles polluent l’atmosphère, l’industrie de la restauration rapide fait engraisser les gens, etc. —, alors que dans le même souffle, l’espérance de vie et l’espérance de santé n’ont cessé d’augmenter depuis les soixante dernières années. La réponse logique devient alors non seulement de revenir à des valeurs plus traditionnelles face à tous ces dangers, mais surtout d’aller à la recherche de l’essentiel.

Aussi contre-intuitif que la chose puisse paraître, les arts martiaux se calent merveilleusement bien dans cette logique du ralentissement, puisque pratiquer un art martial c’est avant tout vouloir combattre les effets « négatifs » du mode de vie occidental et se retrouver soi-même, car l’ennemi dont il faut se défendre dans la rue est aujourd’hui pratiquement inexistant — se défendre contre un individu armé avec ses poings et ses jambes est un vœu pieux. Au printemps 2015, j’ai réalisé une petite capsule vidéo (15 minutes) avec des pratiquants d’arts martiaux pour tenter de circonscrire le phénomène de la transformation de soi, car la tendance au ralentissement s’inscrit inévitablement dans cette perspective. Écoutez attentivement la capsule vidéo, et ce que vous constaterez, c’est que nous construisons effectivement notre identité sociale par ce que nous refusons. Et les gens qui pratiquent des arts martiaux, ou ceux qui adhèrent à l’idée de ralentir le mode de vie occidental par différents moyens et techniques, ou ceux qui militent pour l’hygiénisme planétaire à travers les valeurs de l’écologisme, sont tous dans une logique du refus d’une quelconque valeur sociale dominante ou de quelques comportements dominants.

Dans cette capsule vidéo, retenez les propos suivants que vous entendrez :

Décrocher du mode de vie occidental

  • Et c’est ça que j’aime bien quand je viens ici [au dojo], tous les problèmes quotidiens que j’ai pu avoir dans ma journée, au travail, à la maison, tout ça est mis sur la glace.
  • Essayer de trouver une espèce de calme, d’équilibre dans tout ça.
  • Je peux ressortir calme après quand mon entraînement est terminé. Je pense que c’est ce qui me plaît le plus dans l’entraînement des arts martiaux.
  • Tout le bruit ambiant se ferme et on entre dans le silence de l’école.

Recherche de l’essentiel

  • Lorsqu’on enlève tous les artifices et que l’on va à l’essentiel des choses, c’est ce que la tradition japonaise cherche à faire.
  • On s’identifie à la culture japonaise par la recherche de l’essentiel.
  • Pour moi le Japon est une manière d’éliminer tout ce qui est crémage, tout ce qui est enrobage, tout ce qui est enveloppe autour des choses pour aller vraiment à l’essentiel, et c’est ce qui inscrit ma progression à travers l’architecture japonaise, l’iaïdo et la cérémonie du thé.
  • Tout comme la tradition japonaise, [la cérémonie du thé] c’est une recherche d’aller à l’essentiel des choses, c’est un dépouillement, pour aller aux choses les plus simples possible, à leur plus simple expression, à leur expression la plus intense.

________________________

[1] Vignaux, G. (1999), Le démon du classement, Paris : Seuil.

[2] Aubert, N. (2003), Le culte de l’urgence, coll. Champs/essais, Paris : Flammarion.

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